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19/11/2011

En Côte d’Ivoire, une contre-révolution françafricaine


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Selon toute évidence, les premières élections législatives de l’ère Alassane Ouattara se dérouleront en l’absence du Front populaire ivoirien (FPI), le seul parti d’opposition significatif à ce jour. Verrouillées en amont, elles ne font visiblement l’objet d’aucun suspense. Avant même d’avoir «pris acte» du type de signal que les électeurs lui enverront, le toujours président du Rassemblement des républicains (RDR) a déjà promis à Claude Guéant, ministre de l’Intérieur français et éminence grise de la Sarkozie, que Guillaume Soro resterait à son poste à la Primature. Il faut croire que les résultats du futur scrutin et leurs conséquences politiques sont prévues à l’avance, et de manière très précise…

Le sens de la grande mobilisation politique, stratégique et militaire qui a commencé le 19 septembre 2002 avec la rébellion «au ventre profond» dont Guillaume Soro a été le masque commode, et qui a abouti le 11 avril dernier, apparaît désormais dans toute sa crudité. Il s’agit bel et bien d’une contre-révolution françafricaine, d’une restauration autoritaire qui, grâce au professionnalisme de ses concepteurs français en matière de storytelling, a réussi à se faire passer pour une révolution démocratique convergente avec le printemps arabe. Mais le sens de l’Histoire est têtu, et doit être restitué. Pour participer à l’édification de la conscience politique africaine.
Une révolution est un bouleversement qui emporte un système et ouvre une période d’incertitudes, annonciatrice d’un nouvel ordre. Si l’on est d’accord sur cette définition, l’on est obligé d’admettre que la révolution ivoirienne a eu lieu en Côte d’Ivoire en octobre 2000, avec l’élection de Laurent Gbagbo, la chute de la maison houphouétiste et l’ébranlement de la conception françafricaine de la destinée ivoirienne. L’installation d’Alassane Ouattara, au sein d’une coalition soudée par la nostalgie de l’ordre ancien ; le retour en force de la France, dont l’omniprésence un peu ridicule est à la mesure du doute qui l’a habitée durant les dix dernières années ; la hargne destructrice qui s’empare de nos nouveaux maîtres et qui se traduit par une persécution systématique de tous ceux qui ont incarné, même de façon minimale, l’ancien régime ; la réécriture à marche forcée de l’Histoire et la volonté de disqualifier politiquement le nationalisme ivoirien : voici quelques signes patents d’une restauration qui s’assume comme telle au point de vue local, et porte un déguisement démocratique pour mieux tromper à l’international.

Le Nord, traditionnel lieu de fraudes en Françafrique

La révolution de 2000 était démocratique. Elle a libéré des forces et des discours jusque-là bridées, contenus, dans le cadre d’une «démocrature» à l’image de celles qui sont adoubées au Burkina Faso, au Togo, au Cameroun, au Congo-Brazzaville ou au Gabon. Elle a pu irriter, notamment lors du référendum constitutionnel imposant des clauses restrictives à l’exercice de la fonction présidentielle en Côte d’Ivoire, écartant de facto l’élu de la communauté internationale, Alassane Ouattara. En Tunisie, la révolution démocratique qui a cours actuellement, a aussi de quoi énerver les bien-pensants, quand elle positionne Ennahda, un parti islamiste, comme force majoritaire au sein de l’Assemblée constituante. Mais le vertige qu’elle entraîne a le mérite de prouver que c’est bien le peuple qui est à la barre, et que de ce fait rien n’est prévisible.
En Côte d’Ivoire, les forces contre-révolutionnaires ont détricoté de manière autoritaire les choix «dérangeants» de la révolution. Ainsi de l’article 35 de la Constitution. Linas-Marcoussis avait prévu qu’il soit révisé par le biais des procédures constitutionnelles, c’est-à-dire par référendum. Trop dangereux pour la coalition franco¬-ouattariste. Au final, la Constitution a été violée et contournée grâce au chantage des armes de la rébellion. La contre-révolution, habitée de la certitude françafricaine selon laquelle en Afrique, on n’organise pas une élection pour la perdre, a exigé, à travers le chantage des armes, d’avoir le contrôle de la Commission électorale indépendante (CEI). Elle s’est ménagée un espace de non-droit et de monopole politique dans le Nord, le Centre et l’Ouest pour y faire des choses que le Conseil national de la presse (CNP) d’aujourd’hui nous interdit de parler, sous peine d’interdiction. Rien que de très classique, au fond. On a bien vu, au Gabon, les scores soviétiques d’Ali Bongo Ondimba… dans le Nord. Dans le Togo des Gnassingbé, l’inaccessible Nord est le lieu de toutes les forfaitures électorales. Au Cameroun de Paul Biya, qui a honte d’affirmer que la province de l’Extrême-Nord, quasi-désertique, est la plus peuplée du pays, devant celles qui abritent les grandes villes bouillonnantes que sont Yaoundé et Douala ? Hier, au crépuscule de la colonisation, c’est toujours dans le Nord que le colonialisme a mis en place ses méthodes de fraude les plus grossières pour barrer la voie au nationalisme incarné par l’UPC, branche locale du RDA.

Modèle de domestication politique

Maintenant que la contre-révolution françafricaine est arrivée au pouvoir en Côte d’Ivoire, il est question de faire reculer les standards démocratiques du pays. Il est question de dissocier les rapports de force politiques réels et ce qui devrait être leur traduction dans la sphère institutionnelle. Comment ? En faussant les règles du jeu à travers un avantage comparatif énorme octroyé au pouvoir, et en orchestrant une parodie de dialogue national au bout duquel d’insignifiantes concessions de l’allié local seront présentées, par la magie médiatique, comme des signes de détente boudés par une opposition extrémiste. Les analystes qui s’inquiétaient hier de la nomination de Paul Yao N’Dré, un proche de Gbagbo, au Conseil constitutionnel, la CEI étant contrôlée par l’opposition, se taisent aujourd’hui face à une CEI contrôlée à 95% par le pouvoir – ce chiffre n’est disponible dans aucun article de la presse «internationale» – et un Conseil constitutionnel plus que jamais aux ordres du même pouvoir. La dernière sortie de l’ambassadeur des Etats-Unis à Abidjan, attribuant contre toute bonne foi l’échec des négociations, auxquelles Ouattara a mis fin de manière unilatérale, au FPI, témoigne de cette hypocrisie internationale. «Au temps de Gbagbo», le parti présidentielle contrôlait 43% de l’Assemblée nationale, moins de 20% des municipalités et 35% des conseils généraux. Qui peut seulement imaginer qu’un tel partage du pouvoir sera de mise sous Ouattara, alors qu’à travers des ordonnances sans fondement légal, applaudies par ses alliés occidentaux, il redécoupe les circonscriptions électorales, redessine des régions, fabrique des districts, pour monopoliser l’espace de la représentation politique ?
Que personne ne s’y méprenne. On assiste aujourd’hui à une normalisation par le bas en Côte d’Ivoire. Un pouvoir écrasant, une opposition étouffée financièrement, persécutée, réduite artificiellement en une infinité de partis tribaux et lilliputiens, une Assemblée aux ordres à laquelle on fera endosser demain un accord militaire franco-ivoirien à peine modifié et derrière laquelle on se cachera pour évoquer hypocritement la volonté de statu quo de «nos partenaires africains». Voici le modèle de domestication politique qu’a de tout temps prôné la France, donc la «communauté internationale» pro-occidentale, en Afrique. A-t-il débouché, en Côte d’Ivoire, sur une crise économique inguérissable et un chaos politique prémédité ? Qu’importe, vous répond-on. C’est le seul logiciel qu’on a sous la main. Que cela vous plaise ou non, on le réinstallera.


Par Théophile Kouamouo

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