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26/12/2012

Côte d'Ivoire : Selon André-Julien Mbem, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris: « La paix en Côte d’Ivoire ne se fera pas à la CPI »

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La documentariste italienne Nicoletta Fagiolo, désireuse de faire raconter «l’autre histoire» de la crise ivoirienne au-delà des versions officielles menteuses, a engagé un vaste et courageux projet qu’elle a dénommé Côte d’Ivoire Voices, et dont Le Nouveau Courrier est partenaire. Elle a «mis en boîte» des dizaines de témoignages de personnalités ivoiriennes, africaines et françaises témoins des péripéties récentes que la Côte d’Ivoire a traversées, et a choisi de commencer par les distiller sur Internet. Nous publions ici des extraits de son entretien avec André-Julien Mbem, chercheur à l’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS) de Paris, essayiste et critique littéraire qui a approché le personnage Laurent Gbagbo sous l’angle de ses écrits, de sa jeunesse à sa maturité. Il a notamment
publié «Laurent Gbagbo, l’intellectuel et le politique» aux Editions L’Harmattan. Il parle ici du «moment» que représente la crise ivoirienne dans l’histoire de l’Afrique, du corpus intellectuel qui a charpenté Gbagbo tout au long de sa vie et qui est retracé dans ses livres, de l’obstination de l’intelligentsia française à ne voir l’Afrique que sous le prisme ethnologique, loin des réalités socio-économiques. Il porte également un regard critique sur le FPI à l’épreuve du pouvoir et évoque la question centrale de la réconciliation en Côte d’Ivoire. Extraits.


«Pendant trente ans, quand on parlait de l’Afrique en France, ce ne sont pas les Africains qui parlaient de l’Afrique, même comme les Africains n’ont pas le monopole de la connaissance et de la science sur l’Afrique. Mais le discours sur l’Afrique était un discours tenu par certains ambassadeurs de l’ethnologie, de la pensée, de l’anthropologie et de l’Histoire qui, dans des institutions financées par des fonds publics en France, étaient censées dire : «voici ce que c’est que l’Afrique».

Le grand tournant, c’est la guerre du Rwanda. Il faut comprendre ce qui s’est passé au Rwanda. Il y a eu un conflit, des massacres entre Hutus et Tutsis. Mais de plus en plus, il y a des Tutsis qui écrivent, il y a des Hutus qui écrivent. Il y a des non-Hutus et des non-Tutsis qui écrivent, il y a même des Camerounais qui écrivent sur le Rwanda. Et on découvre d’autres choses.

J’ai pensé que ce qui se passait en Côte d’Ivoire était un événement très grave. Quand ce conflit a éclaté en 2002, si on avait tenu à faire prévaloir la légalité républicaine, à ne pas adouber les rebelles comme des libérateurs ou comme des forces soi-disant nouvelles, je pense qu’il y a certaines choses qui ne se seraient pas passées dans d’autres pays. On aurait même eu une expansion du mouvement démocratique qui était tout à fait sur la bonne voie. Mais on s’est retrouvé dans une situation où certains, d’une part, ont pensé que pour légitimer l’officialisation du mouvement rebelle, il fallait décrédibiliser Laurent Gbagbo et tous ceux qui étaient autour de lui – même s’il y a des choses que l’on peut reprocher à Laurent Gbagbo, il faut le dire.

Or, ce qu’il faut comprendre dans cette affaire, c’est qu’en réalité, Gbagbo ne représente pas simplement une force politique en Côte d’Ivoire, il représente une force sociologique. Et quand vous voulez casser le thermomètre pour nier la température, votre corps s’occupe de vous. Finalement, on s’est rendu compte qu’on ne peut pas faire la paix en Côte d’Ivoire sans lui. Parce qu’au-delà du Front populaire ivoirien (FPI) qu’il a créé, il représente bien autre chose que cela. Il fallait donc faire un rétropédalage.

L’opinion publique française a été abreuvée de fausses informations sur le personnage, sur certaines
personnes de son entourage. Je me suis dit : «Il y a un tournant». Il faut faire un effort pour faire
comprendre que ce monsieur qui n’est pas blanc comme neige n’est néanmoins pas en grande partie
celui que vous dites. Il n’est pas cet aventurier qui arrive un matin au pouvoir. Il n’est pas cet aventurier qui a passé le temps à se balader à Paris. Je pense qu’il a même plus lu que beaucoup de ces journalistes qui écrivent sur son compte. Il a lu des textes qu’ils ne liront peut-être jamais. Il fallait rétablir cette vérité.

Il faut le comprendre sur le terrain des faits avérés. C’est ça le journalisme. Qu’est-ce qu’il a fait ?
Prouvez-le. Mais pas sur des dépêches de presse souvent écrites dans des officines privées souvent à la
solde de certains adversaires politiques de Laurent Gbagbo. Il fallait mettre fin à ça ! (…) La Côte d’Ivoire est le microcosme de tragédies à venir sur le continent africain si l’on continue à se comporter
ainsi.

Un dernier point : avec l’explosion des technologies de l’information et de la communication, il y a eu
une grande bataille de communication parce qu’il fallait convaincre l’opinion française de l’envoi de
troupes en Côte d’Ivoire. (…) Dans les années 70, cela se serait passé dans le silence absolu. Il n’y
avait pas Internet. Il n’y avait pas les CNN, les grandes chaînes internationales. Mais aujourd’hui, la
politique est un spectacle à ciel ouvert. Un peu comme des gladiateurs sur une scène, et il faut nous
convaincre que c’est l’autre qui a gagné. Et il y a les peuples qui arbitrent d’une certaine façon, les
opinions publiques qui pèsent. D’où cette bataille de dénigrement et de communication qui a été
menée. Il y a eu deux guerres en Côte d’Ivoire : une guerre de la communication et une guerre
militaire au sens classique.

Gbagbo l’essayiste, l’écrivain

Quand Gbagbo rentre dans le monde de l’écriture, l’un des ouvrages qu’il publie en tant qu’historien,
est : «Réflexions sur la conférence de Brazzaville». La conférence de Brazzaville a été la grande
réunion que le général De Gaulle a convoquée juste au sortir de la Seconde Guerre Mondiale, qui devait
poser le problème de l’avenir des colonies françaises d’Afrique équatoriale et d’Afrique occidentale.
Cette conférence a, à plusieurs égards, été présentée non seulement comme une initiative du général
De Gaulle, mais aussi comme un moment fondateur pour les indépendances africaines. Pourtant, en
réalité, il ne s’agissait pas vraiment de créer les conditions d’une indépendance de ces pays. Il s’agissait de voir comment les intégrer au sein de l’Union française. Une espèce de départementalisation comme on l’a connue avec les départements d’outre-mer des Caraïbes. Tout jeune professeur d’histoire, Laurent Gbagbo se fait un devoir de démystifier les idées répandues sur d’une part l’initiative libératrice du général de Gaulle et d’autre part des actes d’indépendance posés par la conférence en question. Il passe au crible les participants à cette conférence. Il démontre que pour la plupart, il s’agissait d’administrateurs des colonies qui, en réalité, n’avaient pas intérêt à la libération et à l’indépendance de ces pays. Et d’autre part, il étudie les articles, les résolutions de cette conférence. Il démontre très aisément qu’en réalité, s’il faut s’en tenir à ces résolutions, on ne s’achemine pas vers l’indépendance. D’où la rupture d’Ahmed Sékou Touré qui avait pensé que le cadre dans lequel ces indépendances ce dessinaient n’était pas celui qui pouvait conduire à de réelles indépendances pour les Etats africains concernés. Voilà l’acte fondateur de Gbagbo. Qui est, en quelque sorte, un acte de rupture. Comme le dit Jean-Paul Sartre, il «se pose en s’opposant» dès le départ. Il montre les couleurs de ce qu’on connaîtra de lui plus tard.

Un autre grand ouvrage, c’est sa thèse de doctorat : «Economie et société à la veille des indépendances en Côte d’Ivoire». Il passe au crible l’économie ivoirienne à la veille des indépendances. Il passe au crible les services administratifs, le personnel administratif. Il passe au crible les lois qui sont votées à la veille des indépendances. Et il montre comment la Seconde Guerre Mondiale a des répercussions au sein même du personnel administratif français en Côte d’Ivoire. Une bonne partie du personnel est pour Vichy, pour le régime du maréchal Pétain et qui a une idée très condescendante des populations africaines et de l’Afrique. Il y a une minorité qui pense que le moment de l’autonomie ou de l’indépendance est inéluctable. Il montre également comment cette élite française coloniale sur place crée une élite africaine aux ordres. Et là il utilise d’ailleurs les catégories marxistes – il parle de bourgeoisie et de prolétariat. On sait que ce n’est pas la même chose quand on lit Le Capital. En réalité, on est dans cette mouvance où le marxisme, les idées de gauche, ont une grande influence sur la jeune intelligentsia du continent africain. Du coup, il dit que l’indépendance que la Côte d’Ivoire obtient en 1960 est une indépendance factice. Parce qu’en réalité, il s’est agi pour la France notamment de créer une élite aux ordres pour perpétuer le système de domination économique et politique qui a régné jusqu’en 1960. Et par ce fait même, il devient un adversaire politique naturel de Félix Houphouët-Boigny, qui est le grand-père de cette indépendance. Et il pose déjà les jalons du combat politique qu’il va mener dans les prochaines années.

A l’accession à l’indépendance, le camp du président Félix Houphouët-Boigny n’est pas homogène. Il y
a des ambitions de pouvoir comme dans tout parti politique. Le fameux complot du chat noir qui mettait au banc des accusés un certain nombre de personnes qui étaient pourtant des camarades politiques de Félix Houphouët-Boigny visait en réalité à éliminer de la scène un certain nombre de personnes qui pouvaient faire ombrage à la figure d’Houphouët-Boigny qui se voulait omniprésente et omnipotente au sein du PDCI. Si d’ailleurs, vous regardez la suite des événements vingt à trente ans plus tard, vous remarquerez qu’au sein du même PDCI, il y a eu une bataille fratricide entre Alassane Dramane Ouattara, l’actuel chef de l’Etat, et Henri Konan Bédié, qui se sont retrouvés après dans le Rassemblement des houphouétistes. Ce n’était pas un «chat noir», mais «l’ivoirité». Ayant fait l’analyse que ce mouvement politique finira par imploser avec la disparition de Félix Houphouët-Boigny (…), Gbagbo se positionne sur l’avenir. Il tire les leçons de l’Histoire et se positionne vis-à-vis de ce parcours.

La crise ivoirienne, une crise de nature ethnique ?

La lecture des contradictions de la société ivoirienne, comme dans d’autres pays africains, à travers le
prisme ethnique, est souvent grandement exagérée. En réalité, il s’agit de catégories d’analyse qu’utilisent certains politiques et certains observateurs qui ne veulent pas voir qu’en réalité les contradictions sont plutôt d’ordre socio-économiques. Dans le cas de la Côte d’Ivoire, quand vous prenez par exemple Gbagbo, quand il rentre en politique – prenez tous ses ouvrages – le fait ethnique ne fait pas partie de ses critères d’analyse. Il mène une analyse à partir d’un certain nombre d’indicateurs socio-économiques. Du côté d’Houphouët-Boigny, il appartient à cette école qui a encore pignon sur rue en Afrique qui pense qu’il suffit de nommer un membre d’une ethnie, d’une tribu à un poste de responsabilité pour acheter la paix sociale. Aujourd’hui, ces catégories sont en train d’être atomisées d’une part par la mondialisation des élites africaines qui ne sont plus obligées d’entrer dans un parti politique pour avoir de l’argent, pour se faire une fortune ou un nom dans le monde. Ces catégories permettent en tout cas de discréditer – et c’est le cas de ce qui arrive en grande partie à
Gbagbo – ceux qui se positionnent sur le champ politique avec des outils purement idéologiques. Dès
cet instant, on commence à se poser une question : «De quelle ethnie vient-il ?» Mais les Bété sont
minoritaires en Côte d’Ivoire. Il a pu accéder au pouvoir venant d’une ethnie minoritaire. Si on se fie à
ce critère d’analyse, il n’aurait pas été prédestiné à occuper la tête de l’Etat ivoirien. Il a eu comme
président de l’Assemblée nationale Mamadou Koulibaly, qui est musulman du Nord. On a eu des gens
autour de lui comme Mamadou Ben Soumahoro qui ne sont pas de l’Ouest ou du Sud. Tant qu’on maintient ce critère d’analyse, on perd de vue certains faits réels qui sont à l’origine de certains problèmes qu’on connaît aujourd’hui. (…)

Il y a une certaine presse française qui fait de l’ethnologie du début du XIXè siècle sur l’Afrique. Quand
il y a une crise au Mali, la première chose qu’on cherche à voir : d’où est originaire le chef de la junte ?
(…) D’autre part, il faudrait que les diplomates qui s’occupent de ces questions-là, notamment en Occident, essayent d’élargir leur champ d’horizon. Ce qui vient de se passer en Côte d’Ivoire révèle
également qu’il y a des gens qui ne veulent pas voir que la majorité de la population a moins de vingt
ans et vibre aux pulsations du monde entier. Parfois, ils ne savent même pas parler leur langue
d’origine. Ils sont quasiment tous urbanisés ou ils sont sur les routes du monde. Ce procès qu’on a fait
lors de la crise ivoirienne, où on a voulu tout lire sur le prisme de l’appartenance ethnique, il faut le
dépasser. Sinon, quelle que soit la personne qui viendra au monde, elle en subira les conséquences.
(…) Je sais quand même qu’il y a un effort de certains journalistes pour mieux décrypter ce qui se
passe dans un pays comme la Côte d’Ivoire. Mais vous savez, les journaux sont parfois aux ordres
comme les hommes politiques. Ils se trouvent parfois au carrefour d’intérêts divers, inavoués et
inavouables, qui orientent l’information dans un certain sens. Il est très facile aujourd’hui d’aller recueillir une bibliographie sur ce qui se passe en Côte d’Ivoire. Mais vous avez reçu pour instruction de
présenter les événements d’une certaine manière. Le problème dépasse celui de la bonne volonté. C’est
davantage la question de la puissance de certains lobbies et groupes d’intérêt.

Les violations des droits de l’Homme pendant la crise ivoirienne et la réconciliation


«Ce qui est certain, c’est que dans le feu de l’action – c’est le propre de toute guerre, de tout conflit
armé –, il y a des dégâts collatéraux. Mais il faut toujours savoir prudence garder parce qu’il faut dire
qui a fait quoi. Ce ne sont pas les vainqueurs ou les vaincus qui peuvent faire la lumière sur ce genre
de choses. Pour que la Côte d’Ivoire se réconcilie avec elle-même, il faut d’abord qu’elle se réconcilie
avec son Histoire, avec ses zones d’ombres et de lumière. On a créé une Commission Vérité et Réconciliation en Côte d’Ivoire. J’ai souvent posé la question : quelle vérité pour quelle réconciliation ?
Montrez-moi la vérité, et je vous demanderai après de me montrer le chemin de la réconciliation. On
en est au point mort ! Ce sont des choses qui ne serviront à rien !
Si j’avais une idée à apporter, l’Union africaine mettrait sur pied une Commission indépendante – et
cela ferait jurisprudence dans tous les autres pays – qui irait en Côte d’Ivoire voir ce qui s’est
réellement passé depuis 2002. C’est comme ça que l’Afrique peut se réapproprier son histoire. Sinon,
ils auront toujours s’affronter à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye qui est une espèce de no
man’s land de la justice internationale qui dit un droit qui existe à peine et dont elle a à peine les
moyens de coercition.

Un journaliste peut alimenter la justice en informations. Dans le cas que vous citez, celui de Stephen
Smith, on ne peut pas tenir pour argent comptant ce qu’il dit s’il n’y a pas une enquête contradictoire.
Le principe même de la justice et d’une enquête, c’est l’exploration contradictoire des faits. Là-dessus,
on est très loin du compte. Les escadrons de la mort, tout ce qui s’est passé… pour l’instant, je suspens
mon jugement tant qu’il n’y a pas eu une véritable enquête indépendante. (…)
Organiser des élections, faire voter des gens alors qu’on n’a pas posé sur la table les vrais problèmes
qui déséquilibrent la société, c’est une fuite en avant qui finit toujours par se traduire par un retour du
refoulé comme on dit en psychanalyse. La Côte d’Ivoire est dans la même situation aujourd’hui ! Ce qui
est certain, les grandes puissances ne viendront pas ad vitam aeternam installer des chefs d’Etat en
Côte d’Ivoire. Il faudra bien qu’on arrive à un jour où les Ivoiriens diront : «voici notre chef d’Etat», et
prennent acte de cela. Et c’est eux et eux seuls qui peuvent le faire. Comme on dit : «on ne fait pas la
paix avec les pierres, mais avec les ennemis d’hier». D’une manière ou d’une autre, il faudra que se
retrouvent autour d’une table ceux qui s’affrontent depuis 2000. Ce n’est ni l’ONU, ni l’Union africaine,
ni la France, ni les Etats-Unis. Ce sont les Ivoiriens et eux seuls.
Alassane Ouattara a peut-être la chance historique de tendre cette main-là et c’est ainsi qu’il pourrait
sorti grandi. Pour la Côte d’Ivoire dans son état actuel après la chute de Gbagbo, ce n’est pas forcément la reconstruction économique. C’est la reconstruction humaine. Le tissu social, le tissu
éthique qu’il faut refaire dans ce pays aujourd’hui. Un pays qui n’a plus d’armée, qui n’a presque plus
de police. La Côte d’Ivoire est revenue près de cinquante ans en arrière et même pire. A la veille des
indépendances, au moins, vous aviez une majorité d’Ivoiriens qui étaient d’accord sur le fait qu’il fallait
accéder à l’indépendance. Ils étaient au moins rassemblés autour d’une vision de la Côte d’Ivoire.
Aujourd’hui, non seulement vous avez une destruction des biens qui nous ramène des décennies en
arrière, mais vous avez une destruction des hommes qui fait qu’il n’y a plus de vision commune des
Ivoiriens vers l’avenir. Et ça, c’est un chantier gigantesque. Et pour y parvenir, il faut qu’au sein de
cette société, quelques personnalités fortes fassent don de leur personne (…) à la Côte d’Ivoire disant :
«Je fais abstraction de mon avenir politique mais je me bats pour rassembler les Ivoiriens». (…)

La corruption de l’élite, plaie de l’époque Gbagbo


Le jour où on écrira l’Histoire du passage Gbagbo au pouvoir, on dira qu’il a été trahi par certains de
ses proches qui ont très mal géré l’économie à certains postes de responsabilité. Au sortir de la guerre,
il y en a certains qui se sont enrichis de façon outrancière, alors que c’est cette pauvre population qui
s’était mobilisée afin que le pays ne tombe pas totalement sous la coupe des mouvements rebelles et
que la Côte d’Ivoire ne disparaisse pas. On a assisté au sein du Front populaire ivoirien, le parti créé
par Laurent Gbagbo, à l’émergence de ce qu’on a appelé dans les pays d’Amérique latine une
bourgeoisie compradore. Des gens qui du jour au lendemain deviennent milliardaires en en mettant
plein la vue aux populations. (…) Je crois que là-dessus, s’il lui arrivait de revenir au pouvoir, ce sur
quoi il devrait mettre l’accent, c’est que ce qui a été le Front populaire ivoirien a en bonne partie trahi
Laurent Gbagbo. Je crois que là-dessus, il n’a pas eu la main très ferme. Ceux qui nous regardent se
reconnaîtraient. (…) Les Ivoiriens les connaissent. (…) Le peuple ivoirien lui est reconnaissant de
beaucoup de choses. Mais je dis qu’une partie de l’appareil du parti a dévoyé un certain nombre
d’idéaux pour lesquels les Ivoiriens sont même sortis dans la rue en 2002. Ces idéaux ont été
dévoyés ! Il y a cette richesse ostentatoire après ces soulèvements qui s’affiche dans les rues. Comme
dans tout mouvement, même dans tout mouvement révolutionnaire, vous avez toujours comme ça des
petits kystes qui émergent et qui font une espèce de contre-révolution larvée. Et dans ces
mouvements-là, on ne reconnaissait plus ceux qui se battaient au nom du peuple. Certains gens
avaient le sentiment de devenir une espèce de pâture dont on avait besoin pour des ambitions
électorales personnelles.

Je pense que la reconstruction de la Côte d’Ivoire passe aussi par une reconstruction du Front populaire
ivoirien, qui doit redevenir un front, et populaire. Pour moi en ce moment, en Côte d’Ivoire, il n’y a pas
de partis politiques. Il n’y a que des hommes forts. Quand Barack Obama est arrivé au Ghana, il a dit :
«L’Afrique n’a pas besoin d’hommes forts, mais d’institutions fortes.» La Côte d’Ivoire actuelle a besoin
d’institutions fortes, pas d’hommes forts. Aujourd’hui, la Côte d’Ivoire est tenue par des hommes forts.
Le premier, c’est le chef de l’Etat. Il y a le président de l’Assemblée nationale. Il y a des comzones,
ainsi de suite. Ce sont des hommes forts. L’armée même est faible. La police est faible. Les
renseignements sont faibles. Ou ils sont affaiblis. Et les partis politiques qui existent actuellement,
est-ce qu’il y a un travail idéologique qui est fait sur le terrain ? Un travail de sensibilisation à la paix ?
Un travail de sensibilisation à la réconciliation ? (…)

De mon point de vue, la vision que Gbagbo avait de l’économie ivoirienne, de la sous-région et du
continent tout entier, c’est une vision qui a été portée depuis l’indépendance par les pères de
l’indépendance en Afrique comme Kwame Nkrumah ou Ahmed Sékou Touré. Et également dans les
plans d’action de Lagos ou d’Abuja (…) Quand il arrive au pouvoir en 2000, on sent quand même chez
lui la volonté de gouverner autrement la Côte d’Ivoire et d’instaurer en Afrique un autre style de
gouvernance, un autre rapport à la métropole. Mais la tentative de coup d’Etat de 2002 a me
semble-t-il étranglé cette dynamique-là. Et on ne saura à mon avis jamais ce que cet homme aurait pu
faire au pouvoir. Mais ce qui est certain, c’est que ce coup d’Etat a porté un coup cruel à la Côte
d’Ivoire. Je l’ai toujours fermement condamné. Parce que rien ne peut justifier qu’on en arrive à créer
tout le désastre que ce pays a connu. On peut reprocher à Gbagbo des erreurs de gestion dès les
premières années de son arrivée au pouvoir. Mais c’est pour cela que les élections existent en
démocratie. (…) Ils auraient dû dire : «Voici la première fois qu’il y a une alternance démocratique en
Côte d’Ivoire. Faisons plutôt tôt pour amener Gbagbo à ce que les prochaines élections soient plus
démocratiques encore.» Parce que la démocratie ne s’achète pas dans un supermarché. Ça se construit
sur la durée. Prendre des armes parce qu’on dit : «on en avait marre…», on sait à quoi ça aboutit
généralement. (…) L’Histoire nous dira un jour pourquoi on ne l’a pas laissé travailler.

C’est quelqu’un qui a un rapport décomplexé à la «Métropole». Je dis souvent qu’il n’est même plus de
l’intérêt de pays comme la France d’avoir des élites africaines complexées, qui ne savent pas dire non,
qui disent toujours oui. Quand vous dites toujours oui, vous direz oui à tout le monde. Aux Chinois (…)
aux Indiens. (…) Mais ils disent oui à tout le monde ! Gbagbo a dit non, il y a des points sur lesquels on
doit renégocier certains contrats. Là-dessus, je me dis qu’il a eu beaucoup de courage. Si jamais
l’Europe veut avoir des rapports sains à l’avenir avec les jeunes élites de ce continent, qu’on apprenne
à négocier dans l’intérêt des deux parties. Je crois que c’est un peu ce que Gbagbo a voulu impulser.
Là-dessus, l’Histoire lui en saura gré.

Les jeunes patriotes en question

Mouvement nationaliste ? Je dirais plutôt qu’ils étaient des fantassins du système. Une révolte n’est pas
une révolution (…) L’indignation ne conduit pas à la concrétisation d’un projet de transformation
sociale. Un mouvement nationaliste, c’est un mouvement qui est construit autour d’une vision, autour
d’une stratégie, autour d’un projet de transformation sociale comme dit Gramsci. Il faut qu’on en arrive
à comprendre que de l’ordre ancien est né un ordre nouveau. Il faut décrire le processus qui mène à
cet ordre nouveau. Est-ce qu’on retrouve ça dans la démarche des jeunes patriotes ? Je dis non. On
retrouve plutôt, de mon point de vue, une espèce d’indignation affective de voir que quelque chose qui
leur est cher est en train de leur être arraché. Que ce qui relève de leurs droits et de leur liberté
fondamentale est en train d’être nié. Ça c’est la première démarche d’une révolution. On est là au point
de départ. (…) Je pense que ce mouvement était d’abord un mouvement d’indignation mais qui a eu
son importance. Au-delà des commentaires que fait la presse, pour la première fois en Afrique
francophone, après les indépendances, on a vu des jeunes qui ont voulu dire : «Ecoutez, pendant
cinquante il y a eu des relations avec nos aînés (…) Sachez que nous ne sommes pas héritiers de ce
système de relations-là.» (…) Est-ce que vous savez que dans un pays comme le Cameroun pour ce qui
se passait en Côte d’Ivoire ? Un peu comme on avait des Français qui allaient combattre aux côtés des
républicains espagnols pour mettre le franquisme à la porte. C’est tout à fait nouveau ! Vous avez vu
des gens de tout le continent s’intéresser à ce qui se passait en Côte d’Ivoire (…) Les jeunes patriotes
ont été en réalité le moment fondateur d’une nouvelle affirmation de la jeunesse africaine par rapport à
l’avenir de son continent et à ses propres problèmes. On ne fera pas marche arrière dessus. C’est une
dynamique inexorable de l’Histoire.

Gbagbo et Ouattara au centre de la réconciliation en Côte d’Ivoire

Que le président Ouattara comprenne que la vérité et la réconciliation se feront fatalement avec ceux
contre qui il a combattu (…) Que Gbagbo comprenne de son côté que si une main lui est tendue dans
ce sens, pour l’intérêt des milliers d’Ivoiriens qui sont morts, de ceux qui sont jeunes, et de ceux à
naître, qu’il accepte cette main tendue sur une table de négociation. La paix en Côte d’Ivoire ne se fera
pas à la Cour pénale internationale (CPI) de La Haye. C’est une pantalonnade ! La paix se fera en Côte
d’Ivoire avec les Ivoiriens. Et peut-être avec d’autres humains de bonne volonté qui accompagneront
les Ivoiriens (…) Ce n’est pas en coupant la Côte d’Ivoire d’une partie de ses forces qu’on va refaire la
Côte d’Ivoire (…) Celui qui le fait est en train de creuser un grand précipice sous ses pieds.»


Propos retranscrits par Théophile Kouamouo

source: http://nouveaucourrier.net/un-chercheur-de-lecole-des-hautes-etudes-en-sciences-sociales-de-paris-la-paix-en-cote-divoire-ne-se-fera-pas-a-la-cpi/

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