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28/02/2013

CPI - Laurent GBAGBO : Affaire Laurent Gbagbo : Clôture de l’audience de confirmation des charges aujourd’hui

Communiqué de presse : 28/02/2013
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Affaire Laurent Gbagbo : Clôture de l’audience de confirmation des charges aujourd’hui

ICC-CPI-20130228-PR876

Aujourd’hui, le 28 février 2013, a pris fin l’audience de confirmation des charges dans l’affaire Le Procureur c. Laurent Gbagbo. Cette audience avait débuté le 19 février 2013. Pendant huit jours, l’Accusation et la Défense ont présenté leurs éléments de preuves devant la Chambre préliminaire I de la Cour pénale internationale (CPI). Les représentants légaux des victimes ont également eu la possibilité de présenter des déclarations liminaires et de clôture.

Le Procureur et les représentants légaux des victimes auront jusqu’au 14 mars 2013 pour compléter leurs présentations par des requêtes écrites auxquelles la Défense pourra répondre le 28 mars au plus tard. Dans un délai de 60 jours suivant la réception de la requête finale de la Défense, les juges détermineront s’il y a ou non des preuves suffisantes donnant des motifs substantiels de croire que le suspect a commis chacun des crimes qui lui sont imputés.

La Chambre préliminaire I, composée des juges Silvia Fernández de Gurmendi, juge présidente, Hans-Peter Kaul et Christine Van den Wyngaert, peut :

Confirmer les charges pour lesquelles elle a conclu qu’il y a des preuves suffisantes, auquel cas l’affaire est renvoyée en jugement devant une Chambre de première instance pour le Procès ;
Refuser de confirmer les charges pour lesquelles elle a conclu qu’il n’y a pas de preuves suffisantes et arrêter la procédure à l’encontre de Laurent Gbagbo ;
Ajourner l’audience et demander au Procureur d’apporter des éléments de preuve supplémentaires ou de procéder à de nouvelles enquêtes ; ou, dans l’alternative, lui demander de modifier toute charge pour laquelle les éléments de preuve produits semblent établir qu’un autre crime que celui qui est reproché a été commis.

Les deux parties à la procédure peuvent toutefois demander à la Chambre préliminaire l’autorisation d’interjeter appel contre la décision sur la confirmation des charges.

Selon le mandat d’arrêt émis à son encontre, Laurent Gbagbo aurait engagé sa responsabilité pénale individuelle pour quatre chefs de crimes contre l’humanité : a) de meurtres, b) de viols et d’autres violences sexuelles, c) d’actes de persécution et d) d’autres actes inhumains, qui auraient été perpétrés dans le contexte des violences postélectorales survenues sur le territoire de la Côte d’Ivoire entre le 16 décembre 2010 et le 12 avril 2011. Il a été remis à la CPI le 30 novembre 2011 et a comparu pour la première fois devant les juges de la Chambre préliminaire le 5 décembre 2011.

La CPI est une cour internationale permanente dont la finalité première est d’aider à mettre un terme à l’impunité des auteurs des crimes les plus graves touchant l’ensemble de la communauté internationale, à savoir le crime de génocide, les crimes contre l’humanité et les crimes de guerre, contribuant ainsi à leur prévention.

CPI - Laurent GBAGBO : Declaration de son Excellence Monsieur Laurent GBAGBO, Président de la république de Côte d'Ivoire détenu injustement à la Haye

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Madame la Présidente,

Madame et Messieurs les Juges ;

J’ai suivi ces débats. J’ai entendu beaucoup de choses. Certaines fois, je me suis retrouvé en Côte d’Ivoire, mais d’autres fois, je m’en suis trouvé tellement éloigné, tellement les questions qu’on posait étaient loin de ce que nous avons vécu. Et je me suis dit, pourquoi dans la justice moderne, y a-t-il des camps retranchés? Parce que sur beaucoup de questions, aussi bien l’accusation que la représentante des victimes que vous-mêmes, vous auriez pu m’appeler. J’aurais pu donner des informations, ne serait-ce que des informations que vous auriez pu vérifier après. Mais pour fluidifier le raisonnement. J’aurais pu dire beaucoup de chose, sur des petites questions. Par exemple, quand on dit "il a signé un papier pour déployer l’armée". JAMAIS !

J’ai signé un Décret pour que toutes les FDS (Forces de Défense et de Sécurité, ndr) soient mobilisées. Mais c’est une pratique qui date de 1961, qui date de l’époque où l’armée a été créée. Le Chef de l’Etat peut, en cas de troubles, signe un Décret. Parce que la Police, c’est la Police, ensuite il y a la gendarmerie, mais si ces deux forces sont totalement submergées, elles peuvent appeler l’armée en renfort. Et donc, pour ça, le Président de la République signe un décret qu’il donne aux différents chefs. C’est à eux d’utiliser l’armée ou de ne pas l’utiliser. Et ça dépend de ce qu’ils pensent de la situation. Donc, c’est des choses pratiques et petites, qu’on aurait pu expliquer.

Quand le Chef des FDS est venu me dire "Ah la situation à Abobo, il y a les soldats d’IB, je pense que c’est eux les commandos invisibles. Donc, on ne sait pas comment ça va aller".

Je dis : "Qu’est-ce qu’on fait ?"

Il dit : "Signez toujours un décret et puis on va garder ça. Et si on n’en a pas besoin, on n’en a pas besoin ! Mais si on en a besoin…".Donc, il y a plein de chose comme ça.

Et puis, il ne faut pas me donner des parents que je n’ai pas. Je crois qu’on veut faire comme souvent en Afrique. Et En Europe, vous dites, les africains, c’est comme ça ils gouvernent. Je ne gouverne pas avec ma famille. Moi, je suis un Chef de l’Etat, Président de la République. Ma femme, elle est députée et Kadet n’est pas mon neveu. Le mot neveu est un mot français. J’ai des neveux ici qui sont dans cette salle. Mais Kadet n’est pas mon neveu. Il a été Ministre de la défense, Ministre délégué à la défense. Il était mon conseiller. Je ne gouverne pas avec ma famille. Peut-être que ça se fait comme ça en Afrique. Mais pas en Côte d’Ivoire, au temps de Gbagbo. C’est-à-dire, il y a des petites choses comme ça qu’on aurait pu éviter. Ça a alourdi pour rien l’atmosphère. Et ça nous empêche d’aller immédiatement au fond du problème.

Madame la Présidente, toute ma vie, et ça, ça se sait non seulement en Côte d’Ivoire, mais dans toute l’Afrique et dans toute la France politique. J’ai lutté pour la démocratie. J’ai demandé à mes avocats la semaine dernière, je leur ai dit que je veux vous envoyer tous mes livres que j’ai écrits sur mon parcours. Ils ont dit, c’est trop tard pour introduire ces livres-là. Mais, quand on aura fini, quelque soit le résultat, quelque soit ce que vous décidez, j’enverrai un lot des livres de Gbagbo au bureau du procureur et je vous enverrai un lot des livres de Gbagbo. Parce qu’en fait, c’est ça l’homme. Il marche, il marche. Mais il laisse des traces sur le chemin qu’il parcourt. Comme ça on peut le retrouver.

J’ai lutté pour la démocratie. Et c’était au moment où nous ne savions même pas si le mûr de Berlin allait s’écrouler. Nous ne savions pas ça. Donc on luttait avec un courage. Mais on était convaincu que nous mêmes, on n’allait pas voir la démocratie triompher. Mais le mûr de Berlin c’est écroulé et nous a aidés à gagner la victoire du multipartisme et de la démocratie.

C’est pourquoi, je voudrais simplement dire et je ne vais pas aller plus loin. Je voudrais simplement dire que madame la Procureure, puisse que ça existe maintenant en français, on met un "e" à la fin. Rire ! Madame la procureure a dit une phrase qui m’a un peu choqué. En disant que : "nous ne sommes pas là pour voir qui a gagné les élections et qui ne les a pas gagnées". Mais on ne peut pas débattre de la crise postélectorale et ne pas savoir comment les élections se sont passées. Qui a gagné les élections ? Parce que c’est celui qui ne les a pas gagnées qui a semé des troubles. Je crois que c’est ça la logique. Donc la question est là. Qui a gagné les élections ? Et donc quand je demandais qu’on recompte les voix. Ce n’était pas une phrase en l’air. Vous avez vu vous-mêmes les documents dont dispose l’accusation et sur lesquels les voix des électeurs sont répertoriées. On a vu que dans la seule ville de Bouaké, on a ajouté 100.000 voix à mon adversaire. Donc Madame, c’est ça le fond de la question. C’est ça le fond de la question.

On nous a attaqués en 2002, j’ai fait mon travail. C’est-à-dire que je n’ai jamais cru que la Côte d’Ivoire allait s’en sortir par la guerre. Je n’ai jamais cru ça. J’ai toujours cru qu’on s’en sortirait par la discussion. Même si je sais qu’ils ont tord. Mais, pour s’en sortir, j’ai toujours cru en la discussion. Alors, j’ai parcouru toute l’Afrique. On a fait les négociations de Lomé. Ils ont fait les négociations de Marcoussis et de Kléber. Mais ça, je laisse ça de côté. Nous avons fait les négociations d’Accra I, Accra II, Accra III, sous la Présidence de John Koufor. Nous avons fait les négociations, à partir de juin 2005, de Prétoria I et de Prétoria II sous la Présidence de Tabo Mbéki. Nous avons tout fait. Nous avons tout fait pour que la discussion avance. C’est à Prétoria, C’est à Prétoria que j’ai demandé à Tabo Mbéki de m’aider à trouver une solution légale pour qu’Allassane soit candidat. Parce que ça empoisonne la situation. C’est à Prétoria, en 2005. Nous nous sommes retrouvés. Tabo Mbéki, Konan Bédié, Ouattara et moi-même. J’ai demandé à Ouattara de faire la traduction entre Tabo Mbéki et moi. C’est là que je leur ai dit que ça ne me gênait pas que Ouattara soit candidat. Mais comme mon électorat aussi est là, il faut que Tabo MBéki nous écrivent à nous tous à Abidjan pour qu’après je puisse prendre une décision. Je n’aime pas l’article 48 de la constitution. C’est comme l’article 16 de la constitution française. Ça donne énormément de pouvoir. Mais ce jour-là, j’ai pris l’article 48 de la constitution et j’ai permis à Ouattara et à Konan Bédié d’être candidats. Donc madame, voilà ce que je voulais vous dire.

Nos pays, nos Etats, et ce sera mon dernier point, sont fragiles. Et chaque fois qu’un chef d’Etat européen ou occidental me disait faites la démocratie en Afrique, je lui disais, nous avons besoin de la démocratie, non pas parce que vous, vous le dites, mais parce que nous-mêmes nous en avons effectivement besoin pour construire nos Etats.

Madame, regardez la Côte d’Ivoire ! Si nous l’employons pas la démocratie, nous allons choisir comment le chef de l’Etat. Il y à l’Est, adossé à la frontière ghanéenne, le Akans qui ont un mode à eux pour choisir leur chef de village ou de canton ou leur roi. Nous avons à l’ouest, un pouvoir éparpillé. Nous avons, au nord, les malinkés islamisés qui se regroupent autour des mosquées. Et à côté d’eux les Senoufos qui se retrouvent dans les bois sacrés. Quel mode électoral allons-nous prendre? Donc la démocratie nous aide, parce qu’elle fait taboula rasa sur tout ça et elle donne à chaque individu considéré comme citoyen, une voix. C’est pourquoi, je me suis engagé dans la lutte pour la démocratie. Et puis nous, qui venons de famille très modeste, s’il n’y a pas la démocratie, jamais on aurait de poste élevé. Moi, les gens avec qui j’ai été à l’école, quand j’ai été élu Président, ils n’étaient pas étonnés parce qu’ils savaient mon engagement. Mais ils sont venus me saluer et saluer mon courage. Parce que je n’étais pas le plus aidé, je n’étais pas le plus intelligent, je n’étais pas le plus riche. Donc, nous avons besoin de la démocratie, Madame. Mais la démocratie, ce n’est pas seulement le vote. C’est qui dit le vote. Qui dit le résultat de vote, c’est ça aussi la démocratie. Quand on s’en va prendre une nuit le Président du groupement électoral, qu’on l’amène dans le QG électoral d’un candidat, qu’on invite une télévision étrangère pour lui dire de parler et on le filme et on diffuse ça dès le lendemain matin, ce n’est pas très démocratique ça. Ce n’est pas la démocratie. La démocratie, c’est le respect des textes, à commencer par la plus grande des normes en droit qui est la constitution. Qui ne respecte pas la constitution, n’est pas démocrate. Madame, c’est parce que j’ai respecté ma constitution qu’on veut m’amener ici. Alors, bon. Je suis là, mais, je compte sur vous. Je compte sur vous, parce que je souhaite que tous les africains qui me soutiennent et qui sont tout le temps ici, devant la Cour, devant la prison, dans leur pays entrain de manifester entrain de marcher. Tous ces africains, qu’ils comprennent que le salut pour les Etats africains, c’est le respect des constitutions que nous nous donnons, et des lois qui en découlent.

Je vous remercie, Madame.

26/02/2013

Côte d'Ivoire: la dure loi des vainqueurs (rapport d'Amnesty International qui incrimine Ouattara)

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Après Gbagbo, tout devait être rose. Hélas, à lire les 80 pages du rapport que publie aujourd’hui Amnesty International sur l’état des droits de l’homme, deux ans après la fin de la crise post électorale, il y a loin de la coupe aux lèvres. La preuve par les faits.

Côte d'Ivoire: la dure loi des vainqueurs

Le titre du rapport est terrible « La loi des vainqueurs », le contenu accablant : deux ans après la fin de la crise post-électorale et ses 3000 morts, dont une majorité de civils, les droits de l’homme n’ont guère progressé en Côte d’Ivoire. Détentions arbitraires, exécutions sommaires, tortures, harcèlements et exactions de tous ordres y demeurent monnaie courante. Mais cette fois au détriment des populations et ethnies soupçonnées de sympathie pour l’ancien président Laurent Gbagbo. A plusieurs reprises, Amnesty International comme d’autres organisations humanitaires avaient déjà tiré la sonnette d’alarme et mis en garde le président Alassane Ouattara contre les dérives de ses forces de sécurité et de certaines milices supplétives, notamment dans l’ouest du pays.

A l’issue d’une mission d’un mois étalée entre septembre et octobre 2012, l’ONG dresse un long réquisitoire, nourri de plusieurs dizaines de témoignages, direct et indirects, illustrant le climat de terreur que font régner les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’appellation donnée aux ex Forces armées des forces nouvelles (FAFN) de Guillaume Soro, l’actuel Premier ministre, allié d’Alassane Ouattara dans la conquête du pouvoir. Pour mémoire rappelons qu’après leur tentative de coup d’Etat de 2002 ayant abouti à la partition de fait du territoire ivoirien, les ex rebelles du Nord (les FAFN et les « commandants de zone» de sinistre réputation) ont toujours été dans la mire de nombreuses ONG et de l’ONU, déjà tenus pour responsables de nombreux crimes contre l’humanité.


Une fois installé dans le fauteuil de la présidence, avec l’aide militaire décisive de la France, Ouattara s’était engagé à instaurer un état de droit et, autant que faire se peut, à rechercher par tous les moyens la voie de la réconciliation nationale. En clair, ce que d’autres, avec plus ou moins de succès et de conviction, ont tenté dans d’autres points du globe, en particulier l’Afrique du sud pour ne pas la citer. Amnesty met d’ailleurs une de ses promesses en exergue du rapport : « Il n’y aura aucune discrimination, aucun favoritisme, pas d’acharnement non plus à l’égard de qui que ce soit. Le drame de ce pays a été l’impunité. Je veux y mettre fin. C’est par une justice équitable que nous y parviendrons. »


Promesse méritoire…mais non tenue, ô combien. Tout en reconnaissant en préambule, que la Côte d’Ivoire est confrontée « aux difficultés typiques des Etats qui sortent d’une crise grave et qu’elle a été visée par des attaques armées », Amnesty n’a pu que constater la généralisation de « la logique de vengeance et la perpétuation de l’impunité. »


Pour le moins grave, si l’on peut dire, elle a abouti au maintien en détention sans jugement de nombreuses personnalités proches de Laurent Gbagbo mais aussi à l’arrestation de responsables du Front populaire ivoirien (FPI), la formation de l’ancien président, à l’étranger mais aussi à l’intérieur des frontières. C’est notamment le cas de Laurent Akoun, le secrétaire général du FPI, condamné, entre autres, à six mois d’emprisonnement ferme pour « trouble à l’ordre public » alors que cet enseignant s’est clairement prononcé contre tout recours à la violence. Amnesty le considère « comme un prisonnier d’opinion et demande sa libération immédiate et inconditionnelle. »


Pour l’avocat de Simone Gbagbo, Me Rodrigue Dadjé, c’est l’atteinte à la « sureté de l’Etat » qui a été invoquée pour justifier son arrestation par la DST à sa descente d’avion à Abidjan puis trois mois d’incarcération avant une mise en liberté provisoire. D’innombrables Ivoiriens semblent avoir subi le même arbitraire sur le seul critère d’un patronyme « sudiste » (ethnies pro Gbagbo), d’opinions politiques imprudemment affichées ou simplement supputées en faveur de l’ancien président.


Avant d’affronter des « procédures judiciaires dilatoires qui ne respectent pas les normes internationales d’équité », ils sont le plus souvent confrontés à la brutalité partiale des FRCI et de la police militaire (PM), laquelle a été crée le 19 décembre 2011 avec comme mission officielle de lutter « contre le banditisme, les abus et autres exactions, exercés par des individus armés ou en tenue contre les populations sur toute l’étendue du territoire. » En réalité ces deux entités se sont substituées aux classiques forces de polices et de gendarmerie, qui, coupables d’avoir participé à l’appareil répressif de Laurent Gbagbo, se retrouvent marginalisées et souvent désarmées par le nouveau régime.


Cette situation entretient un climat de tensions, de divisions et de ressentiment tant au sein de l’appareil sécuritaire que de la population. D’autant note Amnesty que la police militaire « a très vite outrepassé ses pouvoirs en s’octroyant le droit de détenir et d’interroger des militaires mais aussi des civils, alors même que le texte portant création de cet organe n’accorde pas à celui-ci un pouvoir de détention. »

Exécutions sommaires, destructions de biens et pillages...

Le pouvoir quasiment sans limite des FRCI et de la police militaire s’est déchainé contre les populations civiles tout au long de l’année 2012 au prétexte « de la vague d’attentats ayant ciblé des objectifs militaires et stratégiques. » Au passage l’ONG se montre très prudente sur l’identité des auteurs des attaques contre diverses positions de l’armée, des postes frontière, une centrale thermique ou encore le camp militaire d’Akouédo à Abidjan, la prison de Dabou ou, à Port-Bouët, deux commissariats de police et un poste de gendarmerie. Des miliciens et des anciens militaires des Forces de défense et de sécurité (FDS) pro-Gbagbo? C’est évidemment la thèse des autorités qui pointent du doigt les nostalgiques de l’ancien régime réfugiés au Libéria, à l’ouest et au Ghana, à l’est. Mais, relève Amnesty, il faut peut être aussi y voir l’œuvre « d’éléments isolés qui avaient rejoints les forces armées soutenant Alassane Ouattara dans les derniers temps de la crise électorale », déçus de ne pas avoir été payés en retour.


Reste donc qu’au nom de la sécurité, une répression aveugle et sans pitié s’est abattue sur de nombreux Ivoiriens, interpellés, « sans aucun mandat d’arrêt et à toute heure du jour et de la nuit, à leur domicile, dans des lieux publics ou sur leur lieu de travail. » La plupart ont été détenus, longuement et en toute illégalité, inculpés, « souvent sur la base d’aveux extorqués sous la torture. » Dans la longue liste des humiliations subies durant leur détention, des simulacres de noyade, d’exécutions, des « brûlures au plastic fondu », des coups incessants et variés, l’usage régulier de la « gégène. » Parmi les nombreux témoignages recueillis par Amnesty voici celui d’un policier arrêté en août 2012 à San Pedro, le grand port cacaotier et relatif au sort d’un de ses collègues : « Serge Hervé Kribié a été remis aux FRCI. Il a été déshabillé, attaché à un poteau électrique et de l’eau a été versée sur lui. Puis il a reçu des décharges électriques. Moi j’étais allongé sur la dalle et je me suis penché pour voir. Il criait, il a évoqué ses enfants…Il poussait des cris atroces. Après cela, un de ceux qui donnaient des ordres a demandé en dioula (terme générique désignant les ethnies et dialectes des populations du Nord, supposées majoritairement favorables à Alassane Ouattara) « Est qu’il est mort ? S’il est mort, on va attacher ses pieds pour le jeter dans la lagune » J’ai vu qu’on lui faisait des massages cardiaques. On ne l’a plus entendu. Quelques jours après, un militaire que je connais m’a informé que notre collègue était décédé le jour même de son arrestation. »


De nombreux détenus ont été libérés contre le versement d’une rançon par la famille. D’autres ont payé mais sont restés incarcérés. Et Amnesty de conclure ; « aucun des auteurs des violations et atteintes très graves aux droits humains décrites dans le présent rapport n’a été traduit en justice ni même relevé de ses fonctions. »


Mais c’est peut-être dans l’ouest du pays, que le pire a été commis. L’instabilité comme le rappelle Amnesty n’y date pas d’aujourd’hui, entretenue tout à la fois par la chaos qui a longtemps régné dans le Libéria voisin et les tensions intercommunautaires dues à la poussée migratoire des dioulas du nord venus travailler dans les plantations. Perçus par les autochtones comme des « envahisseurs » puis des agents des ex-rebelles qui avaient pris le contrôle du nord du pays après 2002, ces immigrés de l’intérieur ont subi la loi de diverses milices locales auxquelles que le régime de Laurent Gbagbo a quelquefois prêté main forte. Pendant des années, souligne l’ONG « toutes les parties au conflit ont participé à des attaques contre des villes et des villages de l’ouest du pays, tuant des civils et recourant au viol et à l’esclavage sexuel comme arme de guerre. Elles ont toutes également recruté de force des civils, notamment des réfugiés libériens, y compris des garçons et des jeunes filles de moins de dix-huit ans. » L’offensive des rebelles alliés d’Alassane Ouattara en mars-avril 2011 a inversé le rapport de force et a été marqué par des massacres à grande échelle dans la région de Duekoué. De véritables « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » selon Amnesty et l’ONU, restés totalement impunis, ignorés pour l’heure tant par les autorités ivoiriennes que par la Cour pénale internationale (CPI) qui s’est contentée de réclamer le seul Laurent Gbagbo.


La défaite de ce dernier n’a pourtant marqué la fin des troubles dans la région et à l’issue de deux séjours sur place à l’automne 2012 les délégués d’Amnesty ont fait état de nombreuses « exécutions sommaires, destructions de biens et pillages dans les villages de Diehiba, Guehibly, Guitrozon, Guezon et dans les quartiers de Carrefour et Togueï dans la ville de Duekoué », les victimes étant principalement des membres de l’ethnie guérée. Dans la plupart des cas, les auteurs de ces exactions appartenaient aux FRCI et à la confrérie des dozos, des de chasseurs traditionnels, présents dans plusieurs pays de la sous-région.

Encore des crises politiques à venir ?

Après avoir protégé les dioulas en butte aux milices pro-Gbagbo, les dozos ont activement participé à l’offensive rebelle, et une fois la victoire acquise, se rendant responsables non seulement d’un rançonnement systématique des populations mais surtout de « graves atteintes aux droits humains (…), d’homicides délibérés qui ont ciblé des personnes souvent uniquement en raison de leur appartenance ethnique. »Pour Amnesty, « l’existence d’une étroite coopération et coordination entre les Dozos et les FRCI (notamment dans le cadre de nombreuses opérations conjointes) » ne fait aucun doute. Elle s’est tristement illustrée le 20 juillet 2012 dans l’attaque et la destruction d’un camp de près de 45000 personnes déplacées à la suite de la crise post électorale, à Nahibly, à quatre 4 kilomètres de Duékoué.

La présence avérée de criminels à l’intérieur du camp y a été le prétexte d’une chasse à l’homme organisée par les Dozos, avec l’aide d’éléments FRCI et une foule de plusieurs centaines de dioulas, « armés de machettes, de fusils, de bâtons épais avec des clous et d’autres armes. » Commencée vers huit heures du matin, l’attaque, selon Amnesty, s’est soldée par au moins « 14 personnes tuées auxquelles il faut ajouter un nombre inconnu de personnes victimes de disparitions forcées après avoir été arrêtées par les Dozos ou les FRCI. » Les autorités elles ont retenu un bilan inférieur (7 morts), le 31ème rapport périodique du Secrétaire général de l’ONU évoquant pour sa part 11 personnes tuées, 56 blessés et le camp détruit.

Au-delà de la polémique sur les chiffres, les multiples témoignages décrivent un climat de terreur qui rappelle les pires moments de la guerre civile de 2011. Voici celui d’une survivante : « Nous étions sous notre tente quand nous avons appris que le site était encerclé et que le portail avait été défoncé. Le feu a été mis aux bâches, une épaisse fumée se dégageait. Les FRCI et les Dozos m’ont dit que les femmes allaient être épargnées. J’ai assisté à la mort de deux personnes. L’une a été tuée avec une hache par un Dozo. L’autre l’a été par les FRCI. Il a reçu une balle et est tombé. » Plusieurs des victimes ont été brûlées vives. Bien que le procureur de Man soit chargé d’une enquête, à ce jour celle-ci n’a donné débouché sur aucune poursuite.

L’attaque a mis également en évidence l’impuissance des forces de l’ ONUCI (la mission de l’Onu en Côte d’ivoire) dont le représentant à Abidjan Bert Koenders a précisé qu’elle n’était pas chargée de la protection du camp. Explication à moitié convaincante pour l’ONG, visiblement indignée par l’attitude de certains soldats ( en l’occurrence marocains et pakistanais) qui ont repoussé les populations implorant leur aide et les ont littéralement abandonnées à leurs agresseurs. » Qu’en restera-t-il ? Rien de très bon selon Ivan Simonovic, sous-secrétaire général des Nations Unies, chargé des droits de l’Homme. « L’incident tragique survenu au camp de Nahibly me rappelle des scènes de Duekoué lors de ma dernière visite en 2011. Les victimes de ces crimes attendent toujours que justice soit faite. Une telle impunité, l’incapacité à tenir les auteurs de ces crimes atroces responsables crée un risque grâce de violence continue. »

L’appréciation générale que porte Amnesty sur la situation actuelle n’est guère plus optimiste. Avec une Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation » « inerte », un appareil judiciaire « affaibli et manquant d’indépendance», ignorant superbement les crimes que sont le viol et les disparitions, « l’avenir de la Côte d’Ivoire risque d’être marqué par des crises politiques successives où les espoirs de réconciliation ne cesseront de s’amenuiser. » Une douloureuse piqure de rappel pour tous ceux convaincus, ou feignant de l’être, que la chute de Laurent Gbagbo ouvrait forcément une ère nouvelle.