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21/03/2012

Côte d'Ivoire - France : Y a t-il eu en Côte d'Ivoire, Fiasco des sondages ou perversion des sondages pendant les élections présidentielles de 2010 ?

En lisant l'article ci-dessous titré "Un fiasco oublié des sondages : Côte d’Ivoire 2010", j'ai eu des intérogations que je souhaite partager avec vous:
- Y a t-il eu un fisco des sondages en Côte d'Ivoire pour les élections présidentielles de 2010 ?
- Y a t-il eu une perversion des sondages en Côte d'Ivoire ?

Les sondages en soit ne sont pas mauvais et aident à la prise de décisions aussi bien au niveau commercial que politique. A bien lire cet article, l'Afrique ne serait pas prête à cette outil. Si donc l'Afrique n'est pas prête aux sondages comme le laisse croire cet article, elle n'est pas prête pour la démocratie. Arrêter donc de venir installer la démocratie en Afrique avec les armes. Si les sondages sont pas bons pour l'Afrique, alors la démocratie n'est bonne pour l'Afrique pourrait-on conclure.

Ce que je retiens de ce qui s'est passé en Côte d'Ivoire, c'est que les sondages ont été pervertis à des buts malsains et inavoués car les élections ce n'est pas un jeu d'addition comme l'indique cette phrase du paragraphe 3 "Aux habituelles concessions sur les imperfections, il ajoutait un argument politique sur le score pas si favorable de Laurent Gbagbo, dépassé par ses concurrents si ceux-ci s’unissaient : « Plutôt que de critiquer ces sondages, l’opposition ferait mieux de les regarder de près : unie, elle gagne au premier tour et, avec un transfert de voix majoritaire entre ses deux candidats, elle gagne au second tour."

Nous savons tous que les sondages ont une marge d'erreurs, mais cela n'enlève en rien leur crédibilité si tout le monde respecte le jeu démocratique. Nous rappelons que le camp Ouattara a aussi fait des sondages qui n'ont jamais été publiés.

Lire ci-dessous l'article du monde diplomatique
Un fiasco oublié des sondages : Côte d’Ivoire 2010
mardi 13 mars 2012, par Alain Garrigou

TNS-Sofres.jpg

« Les sondages ne peuvent se tromper à ce point. Nous avons fait depuis un an et demi huit sondages et je suis toujours en tête. » Ainsi se rassurait Laurent Gbagbo, président ivoirien, dans une interview avant l’élection présidentielle de 2010 (JDD, 29 octobre 2010). On sait ce qu’il advint. Le 28 novembre 2010, Alassane Ouattara remporta l’élection avec 54,1 % des suffrages contre 45,9 % à Laurent Gbagbo. Histoire banale de sondages qui se trompent, comme il en existe quelques-unes depuis la victoire de Truman en 1948 contre les chiffres de Gallup ? Non seulement Laurent Gbagbo perdit mais il n’admit pas sa défaite, et la Côte d’Ivoire s’enfonça dans la guerre civile avant l’intervention française et l’arrestation du vaincu. Son camp accusa le vainqueur Alassane Ouattara de fraude massive. N’avait-il donc pas triché ? Pas assez, firent observer des observateurs cyniques ou réalistes. En termes plus clairs, ils mirent en cause les sondages qui avaient si bien conforté le président en place dans son optimisme qu’il n’avait pas autant truqué les chiffres que l’adversaire. Si Laurent Gbagbo était annoncé vainqueur par tous les sondages, il fallait que le vainqueur ait triché. Cette affaire est en partie un équivalent ivoirien du 21 avril 2002 en France, où les sondages sont censés avoir induit en erreur les protagonistes [1]. La contestation était cependant cocasse, venant de ceux-là mêmes qui avaient cru les utiliser à leur profit.

Pendant la campagne, les opposants au président Gbagbo avaient mis en cause TNS-Sofres, qui avait réalisé les sondages en Côte d’Ivoire. Ou plutôt, accusaient-ils, sous-traité ceux-ci à une entreprise ivoirienne dont le savoir-faire était douteux — autant que sa neutralité politique, puisqu’elle était dirigée par un partisan de Laurent Gbagbo. Le sondeur français n’a pas eu à se justifier, même si l’on sait que dans ses rangs, certains ne sont pas fiers de leur rôle, inquiets d’une responsabilité dans le déclenchement des combats, et sans doute rassurés que l’affaire n’ait pas défrayé la chronique en France et ailleurs. Cette affaire est significative de l’introduction des sondages dans de nouveaux pays et aussi, bien sûr, de nouveaux marchés. On sait que les sondeurs, sûrs d’avoir partie naturellement liée avec la démocratie, se pensent comme des missionnaires de la démocratie. On se souvient des autocélébrations de leur arrivée dans les pays délivrés du communisme comme en Roumanie en 1989, après la chute de Ceaucescu, où les employés de BVA s’émouvaient devant ces Roumains qui faisaient la queue pour répondre aux questions des enquêteurs travaillant dans la rue. Quant aux révolutions arabes, l’enthousiasme fut tel qu’on aurait pu croire qu’elles attendaient les sondeurs. C’est en tout cas ce qu’affirmèrent certains d’entre eux. L’affaire ivoirienne nous ramène à un sain réalisme.

L’introduction des sondages dans la politique africaine n’est pas banale. En l’occurrence, une explication en est certainement la confiance du commanditaire, le président Laurent Gbagbo qui, selon Jeune Afrique, « croit aux sondages, tout au moins à ceux qu’il a commandés à l’institut français TNS-Sofres et qui, depuis huit mois le donnent régulièrement vainqueur au second tour de la présidentielle » (15 avril 2010). Dans le sixième et dernier de la série, l’ancien président ivoirien était crédité de 46 % des intentions de vote devant Henri Bédié (26 %) et Alassane Ouattara (24 %). Effectué auprès de 1 400 personnes, ce sondage donnait par ailleurs un score de satisfaction fort élevé pour Laurent Gbagbo (49 %) et sur son programme (69 %). Ces « bons » chiffres amenaient immanquablement le soupçon. « De trop beaux sondages ? », s’interrogeait Jeune Afrique, qui signalait le scepticisme local : « Ni ses adversaires, ni la France officielle, ni même une partie de son propre entourage n’assurent accorder crédit à ces enquêtes, qui, à les entendre, seraient trop favorables à leur commanditaire pour être prises au sérieux » (15 septembre 2010). Le correspondant de l’agence Reuters avertissait de son côté que « la fiabilité des sondages en Côte d’Ivoire comme dans le reste de l’Afrique de l’Ouest est mise en doute par certains diplomates qui soulignent que les instituts n’en ont pas eu une grande pratique dans le passé » (Reuters, 14 octobre 2010). Les sondages étaient pourtant effectués par un des grands instituts internationaux, TNS Sofres, et précisément son antenne parisienne. A Paris, s’éleva la plainte d’un porte-parole de Alassane Ouattara qui accusait le camp présidentiel de « préparer les esprits à un cambriolage électoral » (28 août 2010). Avec des accusations plus précises : « TNS Sofres n’a jamais envoyé d’équipe en Côte d’Ivoire pour faire des enquêtes en vue d’un sondage. L’institut fait de la sous-traitance avec une boite en Côte d’Ivoire, appelée Marketing Field Force, dont le responsable est bel et bien M. Djahi Serge qui est un partisan du président-candidat Laurent Gbagbo » (Alliance citoyenne de la société civile ivoirienne, ACSCI, 24 avril 2010). Le 28 août, une plainte était déposée au tribunal de grande instance de Paris par le mouvement interafricain de réflexion et d’action (MIRA) dirigé par le dénonciateur, M. Mamadou Touré, qui reprochait à TNS-Sofres des « sondages frauduleux ».

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Brice Teinturier, directeur-adjoint de TNS Sofres [2], se défendit : « Notre échantillon représentatif a été constitué à partir du dernier recensement de 1998 amélioré par nos propres bases de données, TNS Sofres réalisant régulièrement des études de marché en Côte d’Ivoire, et à partir de statistiques départementales et de la population enrôlée sur les listes électorales, disponibles auprès de la primature, de la CEI [Commission électorale indépendante] et de Sagem Sécurité » (Jeune Afrique, 15 avril 2010). Aux habituelles concessions sur les imperfections, il ajoutait un argument politique sur le score pas si favorable de Laurent Gbagbo, dépassé par ses concurrents si ceux-ci s’unissaient : « Plutôt que de critiquer ces sondages, l’opposition ferait mieux de les regarder de près : unie, elle gagne au premier tour et, avec un transfert de voix majoritaire entre ses deux candidats, elle gagne au second tour. » Curieux argument qui balaie la critique au nom de l’équilibre politique des chiffres. Comme si l’opposition était seulement (et à tort) mauvaise joueuse. Le sondeur pourrait cependant faire valoir que ses chiffres n’étaient pas si erronés puisqu’une majorité d’opposition s’est bien dégagée. Les écarts par rapport aux intentions de vote sautent néanmoins aux yeux puisque au premier tour, Laurent Gbagbo obtint 38,30 %, Alassane Ouattara 31,08 % et Henri Bedié 25,24 %. Avec de telles approximations, la question de la fiabilité a-t-elle encore un sens ?

Sur la sincérité des réponses, le sondeur apporte une réponse incohérente en assurant que les « interrogations » seraient « valables d’ailleurs pour tous les candidats » mais ajoute que « les redressements assurés par nos soins ont été volontairement plus durs avec le président sortant qu’avec ses concurrents ». Manière de reconnaître que la sincérité était plus problématique avec un pouvoir ayant plus de capacité d’intimidation que l’opposition. C’est pour le moins une question rapidement réglée dans un pays où la liberté d’expression est limitée. Le sondeur peut-il s’en tirer à si bon compte par une correction méthodologique d’un redressement plus sévère pour l’autocrate ? Conformément à la loi française (!), Brice Teinturier ne révèle pas quels sont les coefficients de redressement. Il n’a cependant pas besoin de dire que la méthode pour l’opérer n’est pas celle du dernier souvenir du vote (les élections précédentes ayant eu lieu en 2000). Le redressement a dû emprunter à la recette du doigt mouillé. Enfin, le sondeur affirme avoir envoyé une vingtaine d’enquêteurs. Même effectué en une semaine en face-à-face, chose qui n’est pas précisée, pour 1 400 sondés, cela ferait beaucoup de travail pour chacun d’entre eux. On a quelques raisons de douter que les employés de TNS Sofres, débarqués de France et « blancs de peau », aient « passé » les questionnaires. Ceux-ci ont donc bien été sous-traités. A qui ? M. Teinturier ne semble pas ému par l’identité du commanditaire. Certes, les sondeurs travaillent pour les pouvoirs publics en France. Il est cependant interdit au service d’information du gouvernement (SIG) et aux ministères à Paris de commander des sondages électoraux. Est-il neutre de le faire en Côte d’Ivoire pour le président du pays ? D’autant plus que personne d’autre n’en commande. Le sens démocratique et la déontologie chers aux sondeurs français ont subi une singulière dévaluation sous les tropiques. Cela n’empêche nullement de lancer des oukases contre les critiques : « Les enquêtes d’intentions de vote sont volontiers clouées au pilori. Ce procès est révélateur d’une conception réactionnaire du vote et du citoyen », lançait Brice Teinturier (Le Monde, 8 novembre 2011).

Au-delà de cette manifestation nouvelle de la Françafrique, l’épisode ivoirien soulève des questions épistémologiques sur les conditions de possibilité de sondages, c’est-à-dire d’enquêtes statistiques reposant sur la représentativité. En d’autres termes, peut-on faire des sondages dans n’importe quelle société ? Il s’agit moins ici de la liberté politique minimale nécessaire pour que les réponses soient fiables, que de la structuration sociale et de ses rapports à la politique. Si le vote est organisé sur des principes régionaux, religieux ou ethniques, quelle pertinence peut avoir un échantillon représentatif basé sur les variables sociologiques et selon la méthode des quotas ou la méthode aléatoire utilisées dans les sociétés occidentales ?

Notes
[1] Le 21 avril 2002, alors que tous les sondages avaient annoncé un second tour opposant Jacques Chirac (président sortant) et Lionel Jospin (premier ministre), la deuxième place de Jean-Marie Le Pen constitua une immense surprise. Les sondages furent mis en cause pour avoir démobilisé les électeurs du premier tour (record d’abstention avec 28,4 %) et avoir pemis la dispersion des suffrages de gauche.

[2] Brice Teinturier est devenu directeur général délégué d’Ipsos en septembre 2010.

source: monde-diplomatique.fr

19/03/2012

Côte d'Ivoire - France: Après avoir installé Alassane Ouattara au pouvoir par les armes, Jean-Marc Simon, ex-ambassadeur se recycle dans le privé

AFRIQUE/FRANCE
Diplomates et ministres se recyclent dans le privé
S'inspirant du modèle américain, de plus en plus de responsables français (directeurs de cabinet, conseillers, ministres…) rejoignent le secteur privé. Le cas de Jean-Marc Simon n'est pas un cas isolé. Revue des troupes.
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En créant son cabinet Eurafrique stratégies (LC nº630), l'ex-ambassadeur de France en Côte d'Ivoire, Jean-Marc Simon, s'est particulièrement inspiré du modèle américain. Une fois retraités, nombre d'ambassadeurs des Etats-Unis se tournent vers le privé, à l'instar de Chester E. Morris. Après son dernier poste à Malabo de 1987 à 1991, ce dernier a fondé Walter International. En 1992, cette société pétrolière basée à Huston a découvert Alba, le premier champ de Guinée équatoriale. Les exemples de diplomates qui rejoignent le privé ne sont pas légion en France. Question de culture.

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L'initiative de Jean-Marc Simon fait d'ailleurs grincer quelques dents au Quai d'Orsay, car l'ex-diplomate pourrait compter plusieurs Etats et chefs d'Etat parmi ses premiers clients, dont le président ivoirien Alassane Ouattara




Reste que le phénomène tend à croître. L'ancien "monsieur Afrique" de François Mitterrand, Guy Penne, décédé en 2010, avait ainsi monnayé son carnet d'adresses via sa société Guy Penne conseil, disposant d'un bureau non loin de la place Iéna, à Paris. Ex-"monsieur Afrique" de Vincent Bolloré, l'ancien ministre de la coopération Michel Roussin conseille actuellement Henri Proglio, PDG d'EDF. Ex-locataire du même ministère, Pierre-André Wiltzer conseille, pour sa part, Richard Talbot, PDG de Necotrans. De son côté, l'ancien conseiller Afrique de Jacques Chirac, Michel de Bonnecorse, travaille pour l'armateur CMA CGM de Jacques Saadé. Enfin, les deux "techniciens" Luc Rigouzzo et Jean-Michel Severino ont créé leur propre structure. Le premier, ancien directeur de Proparco et directeur de cabinet du ministre de la coopération Henri de Raincourt, a fondé Amethis Finance (LC nº624). Le second, ex-directeur général de l'Agence française de développement (AFD), est à la tête du fonds Investisseurs & partenaires (I&P).


Source: La lettre du continent N° 631 15/03/2012

08/03/2012

Africains, Quel destin voulons nous? par Bernard Dadié

Remettons nous en mémoire l'histoire récente de notre continent...

« Il y a quelques années, les Français sont arrivés à Sikasso en simples marchands. On ne refuse pas l’hospitalité à un étranger et partout le marchand est le bienvenu. Mais ces Français ont montré leur vrai visage, Un visage de conquérants. Les Blancs ne peuvent rien contre un peuple entier qui s’unit pour leur résister. Mais tant qu’il y aura des Noirs qui acceptent de manger le riz et la viande que les Blancs leur donnent pour trahir leurs frères de race, les Blancs seront redoutables» (Sikasso : Djibril Tamsir Niane) ;

«La civilisation occidentale, tous scrupules étouffés, a vendu son âme à la puissance matérielle de l’argent-dieu. Entre Erasme et Machiavel, elle a choisi le second comme maître. Le racisme est l’idéologie qui a le mieux servi le capitalisme comme stade terminal d’appropriation du monde» (Du racisme français : Odile Tobner).

«Le néocolonialisme relaie, à partir de 1960, jusqu’à nos jours, la colonisation directe. Celui-ci se caractérise par sa duplicité. Après le salut par l’esclavage et la traite, on prône désormais le développement par le pillage. La continuité de l’entreprise est sans faille». (Ibid.)
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«L’assassinat de Lumumba, fomenté par les Occidentaux, exécuté par leurs séides africains, marque le coup d’arrêt mis à l’émancipation insupportable de l’Afrique» (ibid.) Ces trois dernières citations, à l’image de la violence qui est faite chaque jour à nos peuples d’Afrique, manquent certes de nuances. Elles sont «globalement» vérifiées.

En écho, ne cessent de résonner en nous ces menaces : «Laurent Gbagbo et son épouse ont leur destin en leurs mains ; si, d’ici à la fin de la semaine, ils n’ont pas quitté le poste qu’ils occupent, le poste qu’il occupe, Laurent Gbagbo… en violation de la volonté du peuple ivoirien… ils seront immédiatement sur le liste des sanctions»
, dixit le président français, Sarkozy. Et le sang coula en toute liberté, en toute égalité, en toute fraternité.

Mais nos «frères» pour qui l’entraide et la sage pesée des arguments de chacun serait un impératif ? Excepté quelques uns, que nous saluons, ils détournèrent le regard… Certains, «flatteurs», comme les animaux de la fable, applaudissaient, criant encore plus haut, plus fort : «Haro !». Recompter des voix ? Tranquilliser les électeurs incrédules en accordant résultats et transparence ?

Allons donc...


Les illuminations passées n’ont pas suffi à sécher les larmes dans les yeux des enfants qui n’ont plus de pères, de mères qui n’ont plus d’enfants, ni dissiper les souffrances des prisonniers, des exilés, des licenciés de leurs emplois, des chômeurs, des étudiants pauvres, sans université et sans avenir, des paysans chassés de leurs terres à qui il ne reste plus qu’à aller «se chercher» sous d’autres cieux ou grossir dans les quartiers précaires de nos cités les bataillons de la misère sous toutes ses formes… De toutes ces victimes si nombreuses et l’on refuse de voir.

Qui n’a vu ou ne sait quelle sorte de vindicte s’abattit sur la Guinée de Sékou Touré pour un «Non» ? Il fallait la punir et pour cela priver le peuple et les édifices de l’État de tout. On alla jusqu’à enlever les ampoules. La Guinée devait mourir dans les ténèbres… La Conférence de Brazzaville n’avait-elle pas décidé qu’il n’y aurait pas d’évolution hors du bloc français ? Quelle liberté, quelle dignité pouvait-on concéder à des sujets nègres à la sortie d’une guerre aussi meurtrière et aussi dévalorisante pour le prestige du Blanc.

Oui, ces nègres avaient pourtant eu, durant les deux Guerres, une part non négligeable dans la reprise de l’Alsace et de la Lorraine et continuaient de nourrir la France, pour une grande partie. On les parquait dans des «Unions» : unions de la carpe et du brochet. Union française : capitale Paris. L’accueil fervent du Général de Gaulle suffisait, il avait valeur de test et de bulletin.

Nous, nous étions nourris de la lecture de La Case de l’Oncle Tom : «Tom, lui dis-je, je me fie à toi parce que tu es chrétien». Aussi avec le temps a-t-on confié la direction suprême des pays à Tom. Nous chantions : «La France est belle, ses destins sont bénis» et à la fin des messes, nous priions pour elle, elle qui nous a sauvés des dangereux caprices de nos roitelets qu’elle a vaincus.

Ne nous a-t-elle pas apporté la paix et le bonheur ? Combien de saintes chrétiennes n’ont-elles pas veillé sur la naissance de ce Paris d’où l’on nous parlait de fédéralisme ? «Mais tout le monde parlait-il du même Fédéralisme ? M. Sédar Senghor opposait le vrai fédéralisme, qui présuppose une vie politique locale, au fédéralisme «poussif» prôné par les États-généraux de la colonisation française et qui aurait permis à la minorité européenne de chaque colonie de mener les affaires coloniales à sa guise». (De Benoist : La Balkanisation de l’Afrique)

Ainsi, mesurant l’évolution et la constance des appétits du colonat, les Africains vont parler d’ «Indépendance». Le mot biaisé, le mot fâcheux. Les arrestations, les tortures, les blessés et les morts et l’état de guerre qui ne dit pas son nom… Où ? Quand ? Précisez !…

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Mais depuis 45, quelle guerre - guerre du grand commerce contre les producteurs indigènes ; guerre de haute finance contre les territoires aux économies encore faibles ; obstacles multiples posés contre le désir des peuples d’exister, de se faire entendre…, - quelle guerre n’a-t-on pas déclenché sur nos têtes, à peine parlions-nous de changement ; à peine prononcions-nous le mot, le mot : Liberté !

Liberté de travailler ! Liberté de s’instruire ! De se soigner ! Liberté de choisir ses alliances ! D’être respecté en tant que personnes, en tant que peuples. Liberté sans laquelle il n’est pas d’indépendance. Comme les autres, avec les autres, et non pas, et non plus, guidés par quelques-uns qui se voudraient toujours nos mentors. Embrasser nous aussi, la terre, l’univers et ses planètes. Vivre…

Enfin!

La guerre que nous venons de subir, montre que notre cri, le cri de Caliban, «Uhuru !», le cri de Béatrice au Bûcher, n’a pas vraiment franchi les océans et jamais ne franchira la Seine. De cette France où il retentit aussi, dans les rues, journellement, rares sont ceux qui nous écoutent, nous entendent et nous répondent avec respect et justice, en toute fraternité. Le crocodile parisien ne supporte aucun autre crocodile auprès de son marigot ; ce vétéran de tant de traites et du pacte colonial est toujours aussi affamé et avide.

Au temps de la Conquête, les premiers collaborateurs du Blanc venaient d’ailleurs : du septentrion et du couchant. Ils portaient des surnoms étranges : «feu», «piment», «lion», «pluie du matin»… Collaborateurs du Blanc, ils étaient détenteurs d’une étincelle de leur prestige. Du moins, le croyaient-ils. On les recevait comme on recevait le maître blanc. Seuls nos vieux crachaient et secouaient la tête. Pouvaient-ils faire mieux ? À l’école, nos livres avaient pour titre Moussa et Gigla, Mamadou et Bineta, des noms de frères.

Insidieusement, tout un peuple était infantilisé et soumis à des traitements sous lesquels il regimbait. Mais sous le couvert de nos arbres, dans les hautes herbes de nos savanes, de tribu à tribu, nos tambours parleurs avaient autrefois transmis leur refus de subir. Personne ne tentait encore alors de nous diviser par des faveurs spéciales. On parle aujourd’hui de «coupeurs de routes» : il y en avait aux premières heures de la conquête, mais ils étaient d’un autre modèle et d’une bien autre trempe. Ils agissaient pour d’autres raisons que de pur banditisme. Ils attaquaient les individus douteux, les porteurs de faux messages et les petits convois du conquérant. Des villages se communiquaient la nouvelle et des groupes de résistants s’organisaient. Paris veut-il nous ramener à ce temps-là ?

Quoique vaincus, nous avons cependant su, nous, les «indigènes», toujours faire la différence entre les racistes, les colonisateurs impénitents, les prédateurs et les autres. Vive Binger et vive tous ceux qui respectèrent le sang rouge des Nègres. Des ampoules emportées, des universités ravagées et fermées, des jeunes que l’on jette dans la rue et l’obscurantisme : sera-ce là notre quotidien ? Nombreux sont les livres publiés sur les événements d’hier et d’aujourd’hui – car aujourd’hui est nécessairement lié à hier -, écrits par des Blancs et des Noirs, et des femmes souvent. Dieu merci, elles ont bonne mémoire.

...Et pourtant, merci Paris, de m’avoir appris à lire, dans Montaigne et Pascal, dans Montesquieu et Jules Vallès, dans Romain Rolland et Gide, Albert Londres et Camus, dans ma propre culture… Pour un jour entamer avec toi le dialogue authentique, celui qui nous lavera de toutes les idées fausses propagées aujourd’hui par le seul langage audible : celui de l’argent et du profit.


«Et si Dieu n’aimait pas les Noirs», demandes-tu, Serge Bilé. Sais-tu qu’il y a des Vierges noires, dans l’église de Chartres comme dans d’autres, ailleurs ? Les couleurs ne permettent de préjuger d’aucune supériorité morale ou intellectuelle. Seule la gent inculte peut établir ce type de différenciation. Les besoins de l’industrialisation au plus bas coût d’investissement en Occident, et la recherche continue de manouvriers se satisfaisant de salaires de misère et de conditions de travail indignes, secondent souvent ce type de comportement. Tout comme, autrefois, dans toute l’Europe des Grandes découvertes, les besoins du Commerce florissant, engendrèrent la Traite et à sa légalisation par l’institution Louis Quatorzième du Code Noir, en dépit de la philosophie naissante du Siècle des Lumières. Au siècle de l’industrialisation et de la recherche de matières premières, le XIXe, la systématisation du colonialisme autorisa la banalisation du racisme. Un racisme à ce point, absurdement «conceptualisé», enseigné, banalisé par l’Occident, qu’en Allemagne nazie des Lois iniques et stupides osèrent l’instituer en le généralisant : Contre les Juifs, les Tziganes et les Noirs…
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Le regard de haine et de mépris des Hess, Goering, Goebbels et des autres est-il aussi éteint qu’on le croirait après les procès de Nuremberg ? À leur manière, le paternalisme et la condescendance ne sont-ils pas dangereusement dévalorisants ? Il est des citations que l’on aimerait tant ne plus entendre dans la bouche de nos donneurs de leçons, leaders politique parisiens… « L’étranger », « le migrant économique » est-il plus ou moins estimable, assimilable ou d’une culture respectable, selon qu’il vient de l’Europe ou du sud de la Méditerranée ? Qu’il copie les modes d’être ou de faire du parisien ou qu’il reste raisonnablement luimême ?

Sommes-nous encore pour eux des êtres à «domestiquer» ? «L’Afrique a de l’espace, l’Afrique a des ressources», clame un président des bords de Seine, après s’être moqué du un pour cent de notre poids dans l’économie mondiale. Oui ! Quand cesserons-nous d’assumer le rôle de «tirailleur» au service du Maître, pour laisser la place à des soldats, conscrits de notre Afrique pour défendre le continent de nos origines communes. Pour que Paris invite des hommes, enfin, et non plus des sujets, à ses commémorations. Révolution de 1789 ! Avait-elle aboli l’exploitation des «indigènes» hors de France ? Déchets toxiques… Le bon «patron» quelle que soit sa couleur doit entrer dans les vues des gouvernants de Paris. Sur ces nègres, couleur de ténèbres, si heureux de danser, quelques tonnes de bombes ne changeront rien aux affaires. Bien au contraire !

Sur les bords de Seine, en effet, on catégorise même les morts… Et si les fleuves d’Afrique persistent à rester rouges, du sang des hommes qu’on continue de tuer –incidents regrettables…-, des cases que l’on continue de piller et de brûler – à contretemps, certes… -, il en faut plus pour décourager «nos civilisateurs», qui persistent à ignorer que la vie a partout le même prix et la même valeur, celle des locataires de Palais de rêve comme celle des misérables dans leurs huttes de paille, au fin fond des bois.

Et pourtant, merci Paris, de m’avoir appris à lire, dans Montaigne et Pascal, dans Montesquieu et Jules Vallès, dans Romain Rolland et Gide, Albert Londres et Camus, dans ma propre culture… Pour un jour entamer avec toi le dialogue authentique, celui qui nous lavera de toutes les idées fausses propagées aujourd’hui par le seul langage audible : celui de l’argent et du profit.

L’Afrique mettra-t-elle fin un jour à ces régimes qui l’infantilisent ? Sèchera-telle un jour les pleurs des victimes que l’on n’entend pas, soignera-t-elle un jour les plaies toujours brûlante et suppurantes que l’on refuse de regarder ? Écoutera-t-elle enfin la parole qui libère, et ses peuples non plus jaloux les uns des autres, non plus instrumentalisés voudront-ils enfin agir ensemble et se construire un destin qui enrichisse le monde de toutes nos valeurs ?

Le Ciel lui, a depuis longtemps parlé et délivré son verdict. À la fin de la guerre 39-45, à Assinie, un raz de marée emporta le quartier France, celui où, pour la première fois, ils foulèrent la terre de chez nous. Oui ! Le Ciel balayait le passé pour que nos relations réciproques s’ouvrent enfin sur l’avenir. Pour que naissent des rapports lavés de toute souillure et blessure infligées et que se tissent des rapports nouveaux, humains. Le quartier ré-émergea des flots, peuplé aujourd’hui de Blancs et de Noirs. Mais savent-ils tous ce qui s’est autrefois passé ici et comprennent-ils les langages de la nature ? Elle se prononce toujours, mais combien savent l’entendre ?

En France, la guerre dura quatre ans, en Côte d’Ivoire, elle persiste depuis beaucoup plus que dix ans, parce qu’on y a parlé de richesses, ivoire, gomme, or, arachide, cacao, café… aujourd’hui diamants et pétrole… à emporter. Tout comme on emporte, honteusement, à l’abri de la nuit et des regards, un homme de grand soleil, Laurent Gbagbo. Afrique productrice et en retour consommatrice : tel est le rôle que le monde «développé» continue de lui assigner.

Au regard du nombre d’intellectuels noirs formés par l’Occident et des fonctions occupées par eux dans le «monde», a-t-on jamais mis le nombre de prisons que ce «monde» y a contribué à construire et de prisonniers qui y ont croupi et y croupissent ; le nombre d’exilés que ses appétits y ont provoqué. Au nom de la laïcité, on détruit la statue d’un Saint, mais pourquoi détruit-on un emblème national, et pourquoi garde-t-on à un pont le nom d’un général qui refusait aux pays d’Afrique tout «self-government»… Petitesses, courte vue…

Dans la bataille du quotidien, les Nègres se sont toujours cherchés. En 1954, Sékou Touré faisait naître la CGT africaine. Un «syndicalisme fondé sur l’idée de Dieu et du travail humanisé restituant à l’homme noir sa liberté et sa dignité». Les partis politiques, pour former le Rassemblement Démocratique Africain (RDA), firent appel à tous les hommes.

Mais des confrères français empêchèrent la venue de certaines délégations. Des hommes et des femmes, parce qu’ils avaient refusé de continuer à dire «oui», furent arrêtés, de jour comme de nuit ; licenciés de leur travail ; des leaders politiques virent leur mandat contesté et furent astreints à la fuite, certains même retrouvés pendus… «On sait que si le Congrès RDA de Bamako n’a pas atteint le but, ni même les objectifs qu’il s’était fixés, c’était parce que trop d’Africains, dont moi-même, avaient obéi aveuglément, en l’occurrence, à des ordres venus de la métropole ». Merci Président Léopold Sédar Senghor pour l’exemple de probité, la leçon magistrale que vous nous donnez par ces mots qui redonnent sens au combat que nous ne cessons de mener.

L’Afrique mettra-t-elle fin un jour à ces régimes qui l’infantilisent ? Sèchera-telle un jour les pleurs des victimes que l’on n’entend pas, soignera-t-elle un jour les plaies toujours brûlante et suppurantes que l’on refuse de regarder ? Écoutera-t-elle enfin la parole qui libère, et ses peuples non plus jaloux les uns des autres, non plus instrumentalisés voudront-ils enfin agir ensemble et se construire un destin qui enrichisse le monde de toutes nos valeurs ?


Bernard Dadié in Le nouveau Courrier