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15/07/2015

France - Côte d'Ivoire : «Une histoire tronquée»; Fanny Pigeaud revisite la crise ivoirienne

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C’est une contre-histoire de la crise ivoirienne et des rapports tumultueux entre Paris et Abidjan pendant les années 2000 que raconte Fanny Pigeaud dans son nouvel essai France-Côte d’Ivoire : une histoire tronquée. Journaliste de terrain, l’auteure a couvert plusieurs pays africains pour des médias français. Elle s’est fait connaître en 2011 en publiant Au Cameroun de Paul Biya (Karthala), une enquête cinglante au cœur du régime camerounais, qui avait suscité un vif débat. Dans son nouvel ouvrage, tout aussi décapant, Fanny Pigeaud entend démonter le mécanisme qui a conduit à la guerre ivoirienne, en s’attardant sur le rôle, selon elle, « nocif » des grandes puissances, et en particulier celui de la France qui a encore des intérêts économiques et stratégiques majeurs dans cette ancienne colonie.

RFI: Vous avez intitulé votre essai « France-Côte d’Ivoire : une histoire tronquée ». D'après vous qu'est-ce qui est tronqué ?

Fanny Pigeaud: C’est la vérité qui est tronquée. J’ai essayé de montrer dans mon livre que la France n’est pas intervenue en Côte d’Ivoire pour des motivations humanitaires ou pour sauver le processus démocratique, comme on voudrait nous le faire croire, mais pour protéger ses intérêts dans ce pays en mettant en place un président qui lui soit favorable. La version officielle selon laquelle la France et les Nations unies ont été obligées d’intervenir en Côte d’Ivoire pour soutenir Alassane Ouattara qui avait remporté l’élection présidentielle, et pour faire partir Laurent Gbagbo qui, lui, refusait de reconnaître sa défaite, n'est pas toute la réalité. C’est ce que j’ai découvert en faisant mes recherches et en interrogeant un certain nombre de témoins et d’observateurs.

Quand avez-vous commencé vos recherches ?

J’ai commencé en 2012, alors que j’étais basée en Côte d’Ivoire comme journaliste indépendante. J’écrivais notamment pour Mediapart et Libération. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à travailler sur ce sujet.

Est-ce qu’il y a un événement précis au cours des dernières années qui vous a poussée à vous intéresser de près à la crise ivoirienne ?

Je ne m’étais pas intéressée à la crise ivoirienne à ses débuts, c’est-à-dire au tournant des années 2000, après l’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir. J’ai, en quelque sorte, pris le train en marche, puis j’ai remonté le fil à l’envers en essayant de comprendre ce qui s’était réellement passé. Ma prise de conscience de l’importance des événements qui se sont déroulés à Abidjan date de 2011. Je me souviens d’avoir été profondément choquée en apprenant que la France et l’ONU étaient en train de bombarder Abidjan. Il y a eu ensuite l’arrestation de Gbagbo le 11 avril 2011 : je suis tombée sur une dépêche de l’Agence France-Presse qui disait « Gbagbo, enfin arrêté ». Le mot « enfin » m’a stupéfiée. Le sentiment de soulagement que cet adverbe exprimait n’était pas, m’a-t-il semblé, à sa place dans une dépêche d’agence. Pour comprendre ce qui était en jeu, il fallait creuser. C’est ce que j’ai fait pendant les deux ans et demi que j’ai consacrés à cette enquête.

Votre livre est en fait un procès en règle du rôle joué par la France dans cette crise ivoirienne. Comment avez-vous travaillé ? Qui avez-vous interrogé ? Quels sont les documents auxquels vous avez eu accès ?

En journaliste, j’ai consulté des dizaines de documents, lu des textes d’universitaires, des articles de presse, épluché les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Côte d’Ivoire… Il faut savoir qu’une bonne partie des sources documentaires sont facilement accessibles : le livre contient des centaines de références renvoyant à des documents qui sont dans le domaine public. Ce qui manque souvent, c’est le travail de recoupement et d’analyse. L’objectivité, ou plutôt la véracité des faits, en journalisme, est établie par la recherche, le recoupement et l’analyse. Si la question est de savoir si je me suis livrée à ce travail, oui c'est ce que j’ai fait depuis 2012, en vue de publier cette enquête.

Vous procédez en démontant ce que vous décrivez comme des « idées reçues » sur cette crise. Pami elles, le bombardement de la position militaire française à Bouaké en novembre 2004 qui a été perçue comme preuve de la volonté manifeste du président Gbagbo de s’en prendre aux militaires français. A vous lire, c'est une manipulation pour discréditer Laurent Gbagbo. Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?

Les circonstances de ce drame restent encore mystérieuses, même si une enquête est en cours. Plusieurs personnalités ont été entendues par la justice française dont des hauts gradés militaires, mais aussi Laurent Gbagbo. En 2004, le gouvernement français a accusé ce dernier d’avoir fait tirer par son aviation sur une position militaire française installée dans un lycée à Bouaké, faisant 9 morts et 38 blessés parmi les soldats français. Il semble aujourd’hui que ce bombardement n’a jamais été ni souhaité ni décidé par Laurent Gbagbo, et qu’il y a eu une manipulation par des officiels français afin de pousser le président ivoirien à la faute et justifier ensuite une intervention militaire contre lui. Devant la juge d’instruction en charge de l’enquête sur cette affaire, un militaire français a parlé de « bavure manipulée ». Il semble que les Sukhoï de l’armée ivoirienne auraient dû lâcher leurs bombes sur une base qui était fermée. Il n’était pas prévu que des soldats aillent s’abriter dans cette base.

Et qu’en est-il de l’affaire Guy-André Kieffer qui a fait couler beaucoup d’encre ?

Il y a deux versions sur la disparition à Abidjan, en avril 2004, de ce journaliste franco-canadien. Les adversaires de Gbagbo accusent des proches de ce dernier. On a ainsi dit que Kieffer avait un rendez-vous avec un beau-frère de Simone Gbagbo le jour de sa disparition. Mais aujourd’hui on constate que si le mystère qui entoure cette affaire n’a pas pu être éclairci entre 2004 et 2011, l’affaire n’a pas avancé non plus depuis avril 2011, date de l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir. Plusieurs de ceux qui ont été incriminés dans cette affaire sont pourtant en prison depuis avril 2011 et donc à la disposition de la justice. On peut se demander s’il ne faut pas se pencher aujourd’hui sérieusement sur la version avancée par les proches de Gbagbo qui disent qu’au moment où Guy-André Kieffer a été enlevé, il était en route vers la présidence ivoirienne pour remettre un rapport sur des malversations dans le secteur du cacao. Secteur qu’il connaissait très bien et dans lequel des acteurs de tous bords, ivoiriens et non ivoiriens, étaient impliqués.

Vous présentez Laurent Gbagbo comme un homme qui n’était soutenu par aucun réseau et qui a fait les frais des ambitions politiques françaises. N’est-ce pas une vision un peu simpliste ?

Mes recherches m’ont conduite à penser que Gbagbo n’est pas un homme qui aime la guerre. Face au conflit déclenché en 2002 par la rébellion des Forces nouvelles, il a toujours essayé de préserver un semblant de paix. Ses adversaires l’ont accusé de ne pas appliquer les différents accords de paix signés pendant les années de crise, alors qu’il a en réalité cédé à leurs demandes, en permettant, par exemple, à Ouattara d’être candidat à la présidence. Et cela, malgré l’opposition de ses partisans et de certains de ses collaborateurs. Du point de vue des Français, Gbagbo avait le tort d’être socialiste et d’être arrivé au pouvoir sans passer par les réseaux franco-africains. Le patronat français s’inquiétait aussi de voir les entreprises de l’Hexagone perdre leurs positions privilégiées au profit des Chinois. Même si Gbagbo maitrisait très bien le jeu politique ivoirien et français, il n’a pas réussi à instaurer le rapport d’égal à égal qu’il souhaitait avec la France.

Pourquoi n’a-t-il pas réussi ?

Parce que les pressions étaient trop grandes. En Afrique, la France a toujours une très forte influence. Cela lui permet de tenir ses anciennes colonies qui peuvent difficilement contester ses diktats. Elle a aussi les moyens d’influencer l’ONU grâce à son statut de membre permanent au Conseil de sécurité. On l’a vu avec l’adoption de la résolution 1975 en mars 2011 qui a conduit l’ONU et la France à faire la guerre en Côte d’Ivoire : la France a fait adopter et a violé cette résolution sans être un seul moment inquiétée. Laurent Gbagbo a de son côté essayé de jouer sur plusieurs tableaux, en donnant par exemple des contrats à des entreprises françaises. Il a donné beaucoup de gages espérant avoir la paix en contrepartie, mais cela n’a pas suffi. Est-ce parce qu’il ne baissait pas les yeux devant le maître, comme me l’a dit un intellectuel que j’ai interrogé ?

A quel moment la décision de pousser Laurent Gbagbo vers la sortie, a-t-elle été prise ?

Très tôt après l’élection présidentielle de 2000. Les discours, les prises de position du nouveau président ont gêné. Il paraissait peu contrôlable. Il a par exemple remis en cause l’attribution à Bouygues du contrat de construction d’un troisième pont à Abidjan. Plus grave encore, ses ministres ont évoqué la possibilité de fermer la base militaire française installée en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance. D’autres critiquaient le système de la zone franc et du franc CFA. Cinquante ans après les indépendances, l’histoire coloniale continue de peser lourdement sur les rapports entre la France et l’Afrique francophone. Tout cela est de l’ordre du réflexe, intériorisé par les officiels français. Je m’en suis rendu compte en lisant, notamment, un certain nombre de documents officiels français où on utilise encore le terme « métropole » pour désigner la France !

La droite française a très vite tiré à boulets rouges sur Gbagbo. On comprend moins bien pourquoi les socialistes dont l’ancien président a été longtemps proche, ne l’ont jamais réellement défendu ?

Je crois que les hommes politiques de gauche comme ceux de droite n’ont pas apprécié que Gbagbo leur parle d’égal à égal. Il y a eu en outre une telle propagande médiatique contre lui en France qu’il était sans doute difficile pour les socialistes français de le défendre face à l’opinion publique convaincue de son double jeu. Mais il apparaît aussi assez nettement que le pouvoir français, qu’il soit issu de la droite ou de la gauche, suit toujours la même politique vis-à-vis des anciennes colonies africaines de la France : seule compte la protection des intérêts économiques et militaires français.

Gbagbo n’a-t-il pas, lui-même commis des erreurs ?

Une de ses erreurs les plus importantes a été son renoncement à obtenir le désarmement des Forces nouvelles, la rébellion alliée à Ouattara. Or, les Forces nouvelles contrôlaient toujours 60% du territoire au moment de l’élection présidentielle : à cause de leur présence et de leurs armes, le vote ne pouvait évidemment pas s’y dérouler correctement. Gbagbo ne s’est pas non plus toujours bien entouré et n’a pas construit un réseau à l’image de celui de ses adversaires. Cela lui a coûté cher : faute d’appuis solides, il a perdu le soutien de l’Union africaine, qui après avoir pris le parti de Alassane Ouattara avait fini par pencher de son côté. L’Union africaine l’a précisément lâché après une rencontre de Jacob Zuma avec Sarkozy à Paris en mars 2011. Mais à ce moment-là, tout était déjà joué : la guerre était en préparation en Côte d’Ivoire pour faire tomber Gbagbo. Dans le livre, je donne le détail du déroulement de cette guerre et des éléments sur le rôle majeur que la France a joué dedans.

Attardons-nous encore un instant sur les erreurs de Laurent Gbagbo. Vous n’évoquez pas du tout le rôle de son entourage, notamment celui de son épouse qui a été accusée par la presse d’avoir été la Lady Macbeth de Laurent Gbagbo. Qu’en pensez-vous ?

Je rappelle mon objectif de départ : comprendre pourquoi un contentieux électoral a conduit la France et l’ONU à effectuer des bombardements sur une capitale, ce qui n’était jamais arrivé nulle part ailleurs. Pour cela, j’ai donc remonté le fil de l’histoire, j’ai tenté de dépasser les idées reçues, les partis pris, les caricatures et je me suis attachée aux faits. Le résultat auquel je suis arrivée montre que ces faits vont à contre-courant de l’histoire que l’on nous a racontée. Le portrait de Gbagbo que la majorité de la presse a véhiculé ne correspond pas à ce que j'ai découvert. Il serait sans doute utile d’enquêter sur les sources, sur ce qui a alimenté ce portrait de l’ancien président et de sa femme. Je donne quelques pistes sur cette question dans le livre. A propos du cas de Simone Gbagbo qui vous intéresse : elle n'a eu qu'un rôle très mineur dans les événements et l'influence sur son mari qu'on lui a attribué ne correspond pas, là non plus, à la réalité. Un seul exemple : elle faisait partie de ceux qui s'opposaient aux accords « de paix » imposés par la communauté internationale à Gbagbo au cours des années 2000. Or, ce dernier les a quasiment tous acceptés et signés. Il faut peut-être s'interroger sur la quasi obsession qu'ont eue une partie des journalistes pour quelques personnalités, et se demander si elle n'a pas empêché la compréhension des événements.

Votre vision de Gbagbo semble plutôt angélique. Fin stratège, l'ancien président ivoirien, n’a-t-il pas, à son tour, instrumentalisé le ressentiment anti-français de son camp pour retarder l’échéance de l’élection présidentielle de 2005 ?

Le résultat de mes recherches ne montre pas que Gbagbo ait été « fin stratège » comme vous le dîtes. S’il l’avait été, il ne serait probablement pas aujourd’hui dans une cellule à La Haye. Dans le livre, je donne le détail des événements qui ont empêché l’organisation de la présidentielle en 2005. Gbagbo n’a pas eu besoin d’instrumentaliser un ressentiment anti-français : les Français n’ont-ils pas, pendant toutes ces années, provoqué et alimenté eux-mêmes ce ressentiment avec, par exemple, les événements de novembre 2004 au cours desquels l’armée française a tiré depuis l’hôtel Ivoire et tué plusieurs dizaines de jeunes Ivoiriens non armés ?

Vous critiquez aussi l’ONU dans cette affaire. En quoi l’organisation internationale était-elle sortie de son rôle d’arbitre ?

Le représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire, Young-Jin Choi, s’est laissé instrumentaliser. Il est allé au-delà de son mandat en donnant le nom de celui qui était, selon lui, le vainqueur de l’élection. Or, il n’avait pas à dire qui était vainqueur ou non. Il devait simplement dire si l’élection s’était oui ou non déroulée dans des conditions acceptables. Ce n’était bien sûr pas le cas : il y a eu des irrégularités dans le Nord où, les Forces nouvelles n’ayant pas été désarmées, le vote n’a pas pu se dérouler normalement. En discutant avec des diplomates occidentaux non français, je me suis rendu compte que pour ces derniers il fallait un vainqueur à tout prix : ils pensaient que c’était le seul moyen pour en finir avec la longue crise ouverte en 2002 par les Forces nouvelles. Peu importait la manière dont l’élection s’était déroulée !

Vous laissez entendre dans votre ouvrage qu’Alassane Ouattara a été mêlé à la terreur semées dans le pays par les Forces nouvelles. Est-ce qu’on pourrait imaginer qu’un jour il soit entendu par la justice internationale au titre des violations commises par son camp ?

C’est à la justice internationale de le décider. Pour l’instant, elle ne semble pas vouloir le faire. Ouattara a évidemment une part de responsabilité dans la crise de toutes ces dernières années, et en particulier dans le massacre de centaines de personnes à Duékoué, commis par ses troupes fin mars 2011. Des ONG ont documenté les faits, mais la justice internationale n’a encore émis aucun mandat contre les acteurs de ces tueries sans précédent. La Cour pénale internationale (CPI) s’est bornée jusqu’ici à inculper Gbagbo et à obtenir son transfert à La Haye, ainsi que celui d’un de ses proches, Charles Blé Goudé, du Congrès des jeunes patriotes. La justice internationale ne donne pas l’impression d’être impartiale. Il ne faut pas oublier que la CPI est en partie financée par la France.

En conclusion de votre essai, vous écrivez que « l’ingérence par la force de la France a compromis l’avenir de la Côte d’Ivoire ». Pourtant, sur le terrain, depuis l’arrivée au pouvoir d’Ouattara, le pays semble avoir renoué avec la croissance économique et sa vitalité culturelle d’antan. Il y a incontestablement un mieux-être.

Les chiffres de l’économie sont officiellement bons, les avis le sont moins. La situation reste précaire, d’autant que la guerre a laissé sur le terrain des dizaines de milliers d’armes qui circulent dans les mains des ex-combattants pro-Ouattara. Une partie d’entre eux seulement a été intégrée dans l’armée régulière. Beaucoup d’autres sont frustrés, comme les anciens membres du « Commando invisible » qui a combattu à Abidjan pour Ouattara. Certains seraient prêts à reprendre les armes si on le leur demandait. Il y a aussi des tensions au sein même du pouvoir. Pendant ce temps, des centaines de présumés « pro-Gbagbo » sont en prison depuis 2011 sans avoir été jugés. Il y a un ensemble d’indicateurs qui montre que l’avenir est inquiétant.

Par Tirthankar Chanda de RFI

lien: http://www.rfi.fr/afrique/20150707-fanny-pigeaud-gbagbo-france-cote-ivoire-guerre-civile-onu-ouattara-chirac/

05/06/2015

International: Déclaration du Président de la Bolivie EVO MORALES après sa séquestration en Europe

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« Moi, président de la Bolivie, séquestré en Europe »
Le dévoilement par M. Edward Snowden du caractère tentaculaire de l’espionnage américain n’a suscité que des réactions frileuses de la part des dirigeants européens. Lesquels, en revanche, n’ont pas hésité à immobiliser l’avion du président bolivien Evo Morales, soupçonné de transporter l’informaticien fugitif.

Le 2 juillet dernier s’est produit l’un des événements les plus insolites de l’histoire du droit international : l’interdiction faite à l’avion présidentiel de l’Etat plurinational de Bolivie de survoler les territoires français, espagnol, italien et portugais, puis ma séquestration à l’aéroport de Vienne (Autriche) pendant quatorze heures.

Plusieurs semaines après, cet attentat contre la vie des membres d’une délégation officielle, commis par des Etats réputés démocratiques et respectueux des lois, continue de soulever l’indignation, cependant qu’abondent les condamnations de citoyens, d’organisations sociales, d’organismes internationaux et de gouvernements à travers le monde.

Que s’est-il passé ? J’étais à Moscou, quelques instants avant le début d’une réunion avec M.Vladimir Poutine, quand un assistant m’a alerté de difficultés techniques : impossible de nous rendre au Portugal comme prévu initialement. Toutefois, lorsque s’achève mon entretien avec le le président russe, il devient déjà clair que le problème n’a rien de technique…

Depuis La Paz, notre ministre des affaires étrangères, M. David Choquehuanca, parvient à organiser une escale à Las Palmas de Gran Canaria, en Espagne, et à faire valider un nouveau plan de vol. Tout semble en ordre… Pourtant, alors que nous sommes dans les airs, le colonel d’aviation Celiar Arispe, qui commande le groupe aérien présidentiel et pilote l’avion ce jour-là, vient me voir : « Paris nous retire son autorisation de survol ! Nous ne pouvons pas pénétrer dans l’espace aérien français. » Sa surprise n’avait d’égale que son inquiétude : nous étions sur le point de passer au-dessus de l’Hexagone.

Nous pouvions bien sûr tenter de retourner en Russie, mais nous courions le risque de manquer de kérosène. Le colonel Arispe a donc contacté la tour de contrôle de l’aéroport de Vienne pour solliciter l’autorisation d’effectuer un atterrissage d’urgence. Que les autorités autrichiennes soient ici remerciées pour leur feu vert.

Installé dans un petit bureau de l’aéroport que l’on avait mis à ma disposition, j’étais en pleine conversation avec mon vice-président, M. Alvaro García Linera, et avec M. Choquehuanca pour décider de la suite des événements et, surtout, tenter de comprendre les raisons de la décision française, lorsque le pilote m’a informé que l’Italie nous refusait également l’entrée dans son espace aérien.

C’est à ce moment que je reçois la visite de l’ambassadeur d’Espagne en Autriche, M. Alberto Carnero. Celui-ci m’annonce qu’un nouveau plan de vol vient d’être approuvé pour m’acheminer en Espagne.

Seulement, explique-t-il, il lui faudra au préalable inspecter l’avion présidentiel. Il s’agit même d’une condition sine qua non à notre départ pour Las Palmas de Gran Canaria.

Lorsque je l’interroge sur les raisons de cette exigence, M. Carnero évoque le nom de M. Edward Snowden, cet employé d’une société américaine auprès de laquelle Washington sous-traite certaines de ses activités d’espionnage. J’ai répondu que je ne le connaissais qu’à travers la lecture de la presse. J’ai également rappelé au diplomate espagnol que mon pays respectait les conventions internationales : en aucun cas je ne cherchais à extrader qui que ce soit vers la Bolivie.

M. Carnero était en contact permanent avec le sous-secrétaire aux affaires étrangères espagnol, M. Rafael Mendívil Peydro, qui, de toute évidence, lui demandait d’insister. « Vous n’inspecterez pas cet avion, ai-je dû marteler. Si vous ne croyez pas ce que je vous dis, c’est que vous traitez de menteur le président de l’Etat souverain de Bolivie. » Le diplomate ressort pour prendre les consignes de son supérieur, avant de revenir. Il me demande alors de l’inviter à « prendre un petit café » dans l’avion. « Mais vous me prenez pour un délinquant ? lui demandé-je. Si vous tenez à pénétrer dans cet avion, il vous faudra le faire par la force. Et je ne résisterai pas à une opération militaire ou policière : je n’en ai pas les moyens. »

Ayant certainement pris peur, l’ambassadeur écarte l’option de la force, non sans me préciser que, dans ces conditions, il ne pourra pas autoriser notre plan de vol : « A 9 heures du matin, nous vous indiquerons si vous pouvez ou non partir. D’ici là, nous allons discuter avec nos amis », m’explique-t-il. « Amis » ? « Mais qui donc sont ces “amis” de l’Espagne auxquels vous faites référence ? La France et l’Italie, sans doute ? » Il refuse de me répondre et se retire…

Je profite de ce moment pour discuter avec la présidente argentine Cristina Fernández, une excellente avocate qui me guide sur les questions juridiques, ainsi qu’avec les présidents vénézuélien et équatorien Nicolás Maduro et Rafael Correa, tous deux très inquiets à notre sujet. Le président Correa me rappellera d’ailleurs plusieurs fois dans la journée pour prendre de mes nouvelles. Cette solidarité me donne des forces : « Evo, ils n’ont aucun droit d’inspecter ton avion ! », me répètent-ils. Je n’ignorais pas qu’un avion présidentiel jouit du même statut qu’une ambassade.

Mais ces conseils et l’arrivée des ambassadeurs de l’Alliance bolivarienne pour les peuples de notre Amérique (ALBA) (1) décuplent ma détermination à me montrer ferme. Non, nous n’offrirons pas à l’Espagne ou à tout autre pays — les Etats-Unis encore moins que les autres — la satisfaction d’inspecter notre avion. Nous défendrons notre dignité, notre souveraineté et l’honneur de notre patrie, notre grande patrie. Jamais nous n’accepterons ce chantage.

L’ambassadeur d’Espagne réapparaît. Préoccupé, inquiet et nerveux, il m’indique que je dispose finalement de toutes les autorisations et que je peux m’en aller. Enfin, nous décollons…

Cette interdiction de survol, décrétée de façon simultanée par quatre pays et coordonnée par la Central Intelligence Agency (CIA) contre un pays souverain au seul prétexte que nous transportions peut-être M. Snowden, met au jour le poids politique de la principale puissance impériale : les Etats-Unis.

Jusqu’au 2 juillet (date de notre séquestration), chacun comprenait que les Etats se dotent d’agences de sécurité afin de protéger leur territoire et leur population. Mais Washington a dépassé les limites du concevable. Violant tous les principes de la bonne foi et les conventions internationales, il a transformé une partie du continent européen en territoire colonisé. Une injure aux droits de l’homme, l’une des conquêtes de la Révolution française.

L’esprit colonial qui a conduit à soumettre de la sorte plusieurs pays démontre une fois de plus que l’empire ne tolère aucune limite — ni légale, ni morale, ni territoriale. Désormais, il est clair aux yeux du monde entier que, pour une telle puissance, toute loi peut être transgressée, toute souveraineté violée, tout droit humain ignoré.

La puissance des Etats-Unis, ce sont bien sûr leurs forces armées, impliquées dans diverses guerres d’invasion et soutenues par un complexe militaro-industriel hors du commun. Les étapes de leurs interventions sont bien connues : après les conquêtes militaires, l’imposition du libre-échange, d’une conception singulière de la démocratie et, enfin, la soumission des populations à la voracité des multi-nationales. Les marques indélébiles de l’impérialisme — fût-il militaire ou économique — défigurent l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, la Syrie. Des pays dont certains ont été envahis parce qu’on les soupçonnait de détenir des armes de destruction massive ou d’abriter des organisations terroristes. Des pays où des milliers d’êtres humains ont été tués, sans que la Cour pénale internationale intente le moindre procès.

Mais la puissance américaine provient également de dispositifs souterrains destinés à propager la peur, le chantage et l’intimidation. Au nombre des recettes qu’utilise volontiers Washington pour maintenir son statut : la « punition exemplaire », dans le plus pur style colonial qui avait conduit à la répression des Indiens d’Abya Yala (2). Celle-ci s’abat désormais sur les peuples ayant décidé de se libérer et sur les dirigeants politiques qui ont choisi de gouverner pour les humbles. La mémoire de cette politique de la punition exemplaire est encore vive en Amérique latine : que l’on pense aux coups d’Etat contre Hugo Chávez au Venezuela en 2002, contre le président hondurien Manuel Zelaya en 2009, contre M. Correa en 2010, contre le président paraguayen Fernando Lugo en 2012 et, bien sûr, contre notre gouvernement en 2008, sous la houlette de l’ambassadeur américain en Bolivie, M. Philip Goldberg (3). L’« exemple », pour que les indigènes, les ouvriers, les paysans, les mouvements sociaux n’osent pas relever la tête contre les classes dominantes. L’« exemple », pour faire plier ceux qui résistent et terroriser les autres. Mais un « exemple » qui conduit désormais les humbles du continent et du monde entier à redoubler leurs efforts d’unité pour renforcer leurs luttes.

L’attentat dont nous avons été victimes dévoile les deux visages d’une même oppression, contre laquelle les peuples ont décidé de se révolter : l’impérialisme et son jumeau politique et idéologique, le colonialisme. La séquestration d’un avion présidentiel et de son équipage — que l’on était en droit d’estimer impensable au XXIe siècle — illustre la survivance d’une forme de racisme au sein de certains gouvernements européens. Pour eux, les Indiens et les processus démocratiques ou révolutionnaires dans lesquels ils sont engagés représentent des obstacles sur la voie de la civilisation. Ce racisme se réfugie désormais dans l’arrogance et les explications « techniques » les plus ridicules pour maquiller une décision politique née dans un bureau de Washington. Voici donc des gouvernements qui ont perdu jusqu’à la capacité de se reconnaître comme colonisés, et qui tentent de protéger la réputation de leur maître…

Qui dit empire dit colonies. Ayant opté pour l’obéissance aux ordres qu’on leur donnait, certains pays européens ont confirmé leur statut de pays soumis. La nature coloniale de la relation entre les Etats-Unis et l’Europe s’est renforcée depuis les attentats du 11 septembre 2001 et a été dévoilée à tous en 2004, lorsque l’on a appris l’existence de vols illicites d’avions militaires américains transportant de supposés prisonniers de guerre vers Guantánamo ou vers des prisons européennes. On sait aujourd’hui que ces « terroristes » présumés étaient soumis à la torture ; une réalité que même les organisations de défense des droits humains taisent bien souvent.

La « guerre contre le terrorisme » aura réduit la vieille Europe au rang de colonie ; un acte inamical, voire hostile, que l’on peut analyser comme une forme de terrorisme d’Etat, en ce qu’il livre la vie privée de millions de citoyens aux caprices de l’empire.

Mais le camouflet au droit international que représente notre séquestration constituera peut-être un point de rupture. L’Europe a donné naissance aux idées les plus nobles : liberté, égalité, fraternité. Elle a largement contribué au progrès scientifique, à l’émergence de la démocratie. Elle n’est plus qu’une pâle figure d’elle-même : un néo-obscurantisme menace les peuples d’un continent qui, il y a quelques siècles, illuminait le monde de ses idées révolutionnaires et suscitait l’espoir.

Notre séquestration pourrait offrir à tous les peuples et gouvernements d’Amérique latine, des Caraïbes, d’Europe, d’Asie, d’Afrique et d’Amérique du Nord l’occasion unique de constituer un bloc solidaire condamnant l’attitude indigne des Etats impliqués dans cette violation du droit international. Il s’agit également d’une occasion idéale de renforcer les mobilisations des mouvements sociaux en vue de construire un autre monde, de fraternité et de complémentarité. Il revient aux peuples de le construire.

Nous sommes certains que les peuples du monde, notamment ceux d’Europe, ressentent l’agression dont nous avons été victimes comme les affectant également, eux et les leurs. Et nous interprétons leur indignation comme une façon indirecte de nous présenter les excuses que nous refusent toujours certains des gouvernements responsables (4).

Evo Morales
Président de l’Etat plurinational de Bolivie.

par Evo Morales, août 2013

04/03/2015

France : Comment la France organise les assassinats des individus génants ?

Opérations spéciales. "Du jamais vu depuis la guerre d'Algérie"

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Après trois ans d'enquête, le journaliste Vincent Nouzille publie un livre qui révèle comment sont utilisés les services spéciaux de la République. Tueurs Alpha de la DGSE, commandos marine... Sous François Hollande, les opérations de "neutralisation" n'ont jamais été aussi nombreuses.

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Dans votre livre, vous expliquez que la République puise dans ses forces spéciales (environ 3.500 militaires) et le service action (900 à 1.000 militaires) de la Direction générale de la sécurité extérieure (DGSE) pour mener des opérations très sensibles. Qui sont ces militaires ? A quoi servent-ils ?

"Tout d'abord il faut rappeler que les forces spéciales sont des forces militaires d'élite qui agissent en petit nombre, rapidement, et de manière autonome, mais au nom de la France, en tenue militaire, même si leurs actions sont discrètes. Le service action de la DGSE, lui, intervient de manière totalement clandestine et secrète pour ne pas impliquer l'Etat français. Il s'agit là d'opérations que l'Etat ne veut pas revendiquer. : assassinats, sabotage, etc. Pour les opérations "homo" (homicides), il existe au sein du service action de la DGSE une unité encore plus secrète et cloisonnée : celle des tueurs Alpha. Ils n'agissent que sur ordre direct du président de la République et du directeur de la DGSE. Au sein des forces spéciales, une escouade spéciale de neutralisation et d'observation (ESNO) a été mise sur pied en 2013. Les commandos marine (Lorient essentiellement) en constituent l'ossature. Dans le Sahel, des drones peuvent repérer les cibles à éliminer. Dans les deux heures qui suivent, si les conditions d'intervention sont réunies et les feux verts accordés, des snipers interviennent pour l'éliminer."

Cela ressemble un peu à ce que font les drones américains...

"Oui. Mais là, c'est très ciblé. Il n'y a pas, à ma connaissance, de dégâts collatéraux. Mais l'attitude de la France est assez hypocrite au sujet des frappes des drones armés, car les Français demandent parfois aux Américains de frapper à leur place. D'ailleurs je suis persuadé que nous aurons tôt ou tard des drones armés. En terme d'efficacité, de coût et de sécurité, il n'y a pas photo disent les spécialistes."

Pas de dégâts collatéraux ? Vous citez, concernant le service action de la DGSE, l'exemple de la tentative de libération de l'otage Denis Allex en 2012. Lors de la progression vers leur cible, vous affirmez que les militaires français ont tué "plusieurs dizaines de civils" pour qu'aucune alerte ne puisse être donnée. Vous confirmez ?

"Oui, je suis très formel sur ce point. Cela a été masqué dans les versions semi-officielles qui sont sorties. Tout comme a été gommée l'intervention d'un avion américain C130 venue à la rescousse. Sans ce "gunship", il y aurait eu beaucoup plus de morts côté français."

Qu'avez-vous découvert en enquêtant sur l'emploi de ces forces par le pouvoir politique ?

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"Tout d'abord, derrière les démentis officiels, des guerres clandestines sont bien menées par la France. C'est le cas en Libye par exemple. Ensuite, cet emploi dépend vraiment de la personnalité du président de la République. Pompidou était assez ferme. Giscard avait une mentalité de chasseur au sang-froid. Mitterrand était louvoyant. Chirac très prudent, voire craintif. Sarkozy est devenu plus ferme sur la fin de son mandat. Mais ma plus grande surprise a été de découvrir que Hollande était probablement le plus ferme de tous. Il assume tout. On connaissait le chef de guerre, avec l'opération Serval au Mali. Là, il apparait encore plus froid et déterminé, en contradiction avec la réputation de mollesse qu'on lui prête. Les militaires n'avaient pas connu ça depuis la guerre d'Algérie. Les consignes sont très claires et fermes : frapper, détruire, tuer."
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Est-ce efficace ?

"Les terroristes n'ont pas l'air terrorisés et ils sont toujours là. On observe d'ailleurs une escalade dans les menaces et les répliques. Le risque d'engrenage est réel. La France ne se laisse plus marcher sur les pieds, certes. Mais où cela va-t-il mener ? On n'en sait rien. Après, se posent les questions de la légitimité et de la légalité : jusqu'où peut-on aller ? Cela se comprend quand on est en légitime défense. Est-ce encore le cas quand on agit à titre préventif ?"

Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République (Ed Fayard, 342 pages, 20 €)

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