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23/02/2016

Côte d'Ivoire : Quelques faits de la justice dont se vante Alassane Ouattara

« Quand on t’envoie, faut savoir t’envoyer ».

Cette célèbre maxime bien connue des Ivoiriens, sortie tout droit de l’esprit luxuriant de l’intrépide Gbagbo écroué à la Haye, n’a jamais été aussi vraie. J’ai assisté à plusieurs procès liés la crise post-électorale. Ils m’ont tous laissée sans voix. La justice de mon pays… Wallaye… Elle me fait peur…

J’ai tellement peur que j’ai décidé de mettre balle à terre et de tendre la joue gauche à celui qui me frappe sur la joue droite ! C’est une grande décision quand on sait que mon affaire ne reste jamais à l’étranger… Enfin… Quelquefois…
J’ai passé près d’un mois au tribunal militaire d’Abidjan sis à l’Etat-major, immergée dans le procès des assassins présumés du Général Guéi Robert, qui a eu la bonne idée d’offrir en 1999 comme cadeau de noël aux ivoiriens, un coup d’État émergeant, qui lui a d’ailleurs valu le surnom de Guéi Noël.
Ma conclusion est la même ! Dans ce pays, tu peux te faire arrêter, et jeter en prison sur un simple kpakpatoya mal placé… !?

Des inculpations sur Ouï-dire

Le fait m’avait déjà frappé pendant les assises qui ont débouchées sur la condamnation des ténors du Front Populaire Ivoiriens (FPI) au rang desquels figure l’ex première dame Simone Ehivet Gbagbo qui s’est vu offrir un aller simple pour la gendarmerie nationale pour un séjour de 20 ans, tous frais payés bien entendu. Une pléthore de griefs ; à savoir atteinte à la sûreté de l’État, atteinte à la défense nationale, rébellion, constitution de bande armée, xénophobie, tribalisme ont été instruits à charges puis rapidement abandonnés par le parquet général, face au manque criard de preuves.
Des témoignages contradictoires basés dans leur grande majorité sur des « je ne l’ai pas vu, mais je sais que c’est elle », « Je crois que c’était elle », « On m’a dit qu’il était là » ; c’était hallucinant ! Drôle par le ridicule, mais tout de même hallucinant et révélateur des pratiques et des lacunes de la justice ivoirienne.

Le plus incroyable, c’était l’histoire des anonymes. Ceux dont les médias n’ont cure. Des jeunes gens arrêtés parce que désignés par une voisine rancunière, qui attendait l’opportunité de tirer vengeance des rivalités politiques dans le quartier. Ces trois frères, de jeunes étudiants qui se sont vus embarqués dans ce procès pour avoir voulu porter secours à l’un des leurs arrêté par les FRCI pour on ne sait trop quel crime.Ou encore ce policier, avouant à la barre avoir incriminé son collègue et ami, pour sauver sa vie des FRCI qui s’apprêtaient à l’immoler à condition qu’il cite un pseudo complice avec qui il aurait commis une hypothétique infamie. Une histoire tellement glauque que le juge lui avait ordonné de demander pardon à cet ami qui avait quand même passé trois longues années en prison pour cette charge . Des gens inconnus, innocents, victimes de calomnies…

Le même scénario s’est déroulé au tribunal militaire dans l’affaire de l’assassinat du Général Guéi Robert, déniché des sous-sols de la cathédrale Saint Paul du Plateau, de son épouse Doudou Rose Guéi assassinée à leur domicile et des éléments de sa garde rapprochée le 19 septembre 2002 en plein Coup d’Etat.

L’histoire se répète avec des acteurs différents

Vingt-quatre militaires avaient été mis en accusation pour ces crimes. Parmi eux, deux vedettes. Notamment, le Général Dogbo Blé Bruno, surnommé par ses fans « Général courage », avec deux condamnations post crise à son actif et le Commandant Séka Yapo Enselme dit Séka Séka, déjà condamné à 20 ans de prison ferme, qui selon le rapport d’un certain Ouattara Moustapha, médecin psychiatre « a une dextérité à dévier les choses, a une personnalité de mythomane, n’a aucun sentiment envers les autres et a tendance à les rabaisser plus bas que terre continuellement. Il est prêt à tout pour arriver à ses fins. Il a un comportement impulsif et ne ressent aucune culpabilité. Le mensonge est son oxygène, il a besoin de ça pour exister… ». Il était très fâché après la lecture de ce rapport…

Commandant Séka Yapo Enselme dit Séka Séka à la sortie du tribunal. Condamné à la prison à vie pour la Mort du Général Guéi, de son épouse et des élément de sa garde rapprochée.

Bref ! À la fin de la phase d’instruction, et des débats, une seule question m’est venue à l’esprit : Les missions exécutées par des militaires sur ordre de leurs supérieurs hiérarchiques en temps de crise, sont-elles constitutives d’infractions ? Cette question était l’une des problématiques de ce procès. Au regard de l’article 7 du Code de la fonction militaire, qui dispose que « le militaire doit à ses chefs une obéissance entière et de tous les instants ». En outre le militaire qui n’obéit pas aux ordres de son chef, court le risque d’une poursuite pour violation de consignes.

Je me suis posée cette question parce que la majorité des personnes accusées de complicité d’assassinat (13 au total) sur la personne du feu Général et de ses proches, l’ont été pour leur présence effective ou supposée à la cathédrale ou au domicile de ce dernier le jour de leur arrestation.
Le juge Tahirou lors de leurs différents passages durant l’instruction, avait reproché aux dénicheurs du Général Guéi de l’avoir remis au Général Dogbo Blé comme ils l’affirmaient. En vérité, il leur reprochait de ne pas avoir su s’envoyer. « Vous auriez dû dire que vous ne l’avez pas trouvé ! Ah ! Quand on t’envoie, il faut savoir t’envoyer…». Ah bon !? Alors que l’on exige du militaire une obéissance entière et une soumission de tous les instants à son supérieur ? Alors que les décisions dudit supérieur doivent être exécutées sans hésitation ni murmure ? Alors que la réclamation n’est permise au subordonné que lorsqu’il a obéi ?


S’il est interdit d’exécuter des ordres manifestement illégaux, se retrouver lors d’une mission de ratissage dans la commune du Plateau en plein coup d’État, à la cathédrale ou au domicile du Général avec ses supérieurs, avoir été sur les lieux de l’arrestation de celui-ci (apparemment soupçonné d’avoir trempé dans ce coup d’État) fait-il de ces militaires des coupables ?
La réponse du commissaire du gouvernement Ange Kessi de qui l’on a entendu des vertes et des pas mûres, m’a laissée sans voix ! « On ne peut pas être là où son patron était et dire que l’on n’a rien fait » ! Ah bon ? C’est un raisonnement juridique ça ? Mais est ce que moi je lis dans cœur de mon patron ?

Je l’ai vu ! Ah bon ? Hop ! Au goulag

Mais pourquoi ai été surprise ? Un procès dans lequel la preuve testimoniale fut seule maitresse des débats. Des témoignages parfois incohérents qui ont désorienté l’assistance. Des accusés inculpés sur la parole d’une seule personne prétendument à Tunis ; que le parquet a été incapable de faire comparaitre même par téléconférence alors que l’administration ivoirienne en a les moyens.
Des accusés s’accusant et se récusant au gré du vent et selon leurs humeurs. Déclarant tantôt que les aveux devant la gendarmerie doivent être ignorés ou que ceux devant le juge d’instruction étaient mensongers. Ou même attestant avoir signé des dépositions sous la contrainte et par peur pour leur survie…


Des militaires mis en accusation pour excès de zèle.

C’est le cas de Kouamé Jean Koudou accusé de complicité d’assassinat sur la personne du Général, alors qu’au moment des faits, il sirotait du Koutoukou (boisson ivoirienne) dans une buvette de son quartier. L’un de ses coaccusés, Koné Kilogninama aurait assuré devant le juge d’instruction que ce dernier était avec lui à la cathédrale. Appelé à la barre pour une confrontation, ce dernier nie mes faits. « Monsieur le président quand on m’a demandé, j’ai dit je ne sais pas s’il était là-bas ». Propos confirmés par les procès-verbaux.
Le Sergent Sokoudé par ailleurs son supérieur avait également déposé comme témoin contre lui devant le juge d’instruction : « Koudou, je ne l’ai pas vu là-bas. Mais il faisait partie des ténors qui faisaient du zèle à la garde républicaine ». Et on arrête quelqu’un pour ça ? Eh bien oui ! Dans la Côte d’Ivoire émergente à l’orée 2020 et peuplée d’Ivoiriens nouveaux, c’est possible. Il est d’ailleurs resté en prison jusqu’au verdict final qui l’a innocenté, lui et 12 autres militaires qui n’avaient pas su s’envoyer… Pourtant si le commissaire du gouvernement avait bien fait son travail, ils n’auraient pas perdu tout ce temps en prison…

Quand je vous dis que je ne fais plus palabre là, c’est pour ça là.


source: http://humeursnegres.mondoblog.org/quand-on-tenvoie-faut-savoir-tenvoyer/

04/04/2013

Côte d'Ivoire - CPI: Human Rights Watch s'interroge sur l'impartialité de la CPI en Côte d'Ivoire

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Dans un rapport publié ce jeudi, l'ONG Human Rights Watch reproche à la Cour pénale internationale (CPI) et à la justice ivoirienne de ne poursuivre que des pro-Gbagbo à la suite de la crise post-électorale de 2010-2011.

Par FRANCE 24
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La justice internationale se montre-t-elle trop indulgente avec le camp Ouattara ? C’est, en substance, ce que soupçonne l’association de défense des droits de l’Homme Human Rights Watch (HRW) qui s’interroge, dans un rapport publié ce jeudi, sur la bienveillance de la Cour pénale internationale (CPI) à l'égard des poursuites engagées en Côte d'Ivoire contre les auteurs des crimes commis durant les violences post-électorales de décembre 2010-avril 2011. À l'époque, quelque 3 000 personnes avaient trouvé la mort dans les affrontements provoqués par le refus du président sortant Laurent Gbagbo de reconnaître sa défaite à la présidentielle contre son adversaire, Alassane Ouattara.

L’ONG s’étonne notamment du fait que la CPI ait "légitimé" l’inculpation par la justice ivoirienne de "plus de 150 personnes appartenant au camp de [Laurent] Gbagbo, [alors qu’] aucune poursuite n’a été engagée à l’encontre de membres des forces pro-Ouattara". Il s'agit d'une anomalie judiciaire inacceptable doublée d’une indulgence coupable de la part de la justice internationale, selon HRW, qui insiste également sur "l’inégalité" des "efforts déployés pour réclamer des comptes aux responsables de crimes internationaux graves."

L’association souligne en outre qu’à ce jour, seuls deux mandats d’arrêt ont été publiquement délivrés par la CPI. L’un concerne l'ancien président Laurent Gbagbo, arrêté en avril 2011 et transféré à La Haye sept mois plus tard, où il demeure en détention. L’autre a été émis à l’encontre de l’ex-première dame, Simone Gbagbo, actuellement retenue en détention préventive en Côte d’Ivoire. Tous deux sont inculpés de crimes contre l’humanité.

La réputation entachée de la CPI

Pour HRW, en effet, ces arrestations à sens unique entachent la "crédibilité" de la CPI. "Beaucoup d’Ivoiriens, y compris des dirigeants de la société civile ivoirienne, ont de plus en plus le sentiment que la CPI se livre à un 'jeu politique' en Côte d’Ivoire", constate ainsi l’association dans son rapport.

Interrogé par FRANCE 24, Philippe Bolopion, directeur de HRW auprès des Nations unies, enfonce le clou en dénonçant une "erreur" de stratégie de l'institution : "La tactique de la Cour pénale internationale était de se concentrer sur le camp Gbagbo avant de s’attaquer au camp Ouattara. Peut-être pour ne pas déstabiliser le pouvoir en place, je ne sais pas… Mais quelle qu’ait été son calcul, c’était une erreur. Elle aurait dû s’attaquer aux deux camps en même temps."

Une stratégie d’autant plus incompréhensible que le président ivoirien Alassane Ouattara avait, en mai 2011, mis un point d’honneur à traduire en justice tous les responsables des atrocités commises durant les violences post-électorales, y compris dans son propre camp. "Il n’y aura pas de justice des vainqueurs. (…) Ceux qui doivent être jugés le seront", avait-il renchéri dans une interview au Figaro, en septembre 2011.

Réconciliation nationale impossible
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En gage de sa bonne foi, le président ivoirien avait même mis en place une Commission nationale d’enquête chargée d’identifier les responsables des massacres commis durant la crise. Cette dernière "a pointé du doigt la responsabilité des deux camps dans les crimes commis en 2010-2011", souligne à son tour Maureen Grisot, correspondante de FRANCE 24 en Côte d’Ivoire.

Or, deux ans après son investiture, "Ouattara n’a pas honoré sa promesse, reprend Philippe Bolopion. Ses paroles ne se sont pas transformées en acte". Un manquement à la parole présidentielle qui pourrait nuire à la réconciliation nationale, estime celui-ci. "Il n’y a pas de justice pour les victimes du camp Ouattara (...) Si ces crimes ne sont pas punis, dans quelques années, ils se reproduiront. La Côte d’Ivoire pourrait à nouveau se retrouver dans de nouvelles situations de violences et d'instabilité."

Lire l'intégralité du rapport : Rapport HRW_04042013.pdf

26/02/2013

Côte d'Ivoire: la dure loi des vainqueurs (rapport d'Amnesty International qui incrimine Ouattara)

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Après Gbagbo, tout devait être rose. Hélas, à lire les 80 pages du rapport que publie aujourd’hui Amnesty International sur l’état des droits de l’homme, deux ans après la fin de la crise post électorale, il y a loin de la coupe aux lèvres. La preuve par les faits.

Côte d'Ivoire: la dure loi des vainqueurs

Le titre du rapport est terrible « La loi des vainqueurs », le contenu accablant : deux ans après la fin de la crise post-électorale et ses 3000 morts, dont une majorité de civils, les droits de l’homme n’ont guère progressé en Côte d’Ivoire. Détentions arbitraires, exécutions sommaires, tortures, harcèlements et exactions de tous ordres y demeurent monnaie courante. Mais cette fois au détriment des populations et ethnies soupçonnées de sympathie pour l’ancien président Laurent Gbagbo. A plusieurs reprises, Amnesty International comme d’autres organisations humanitaires avaient déjà tiré la sonnette d’alarme et mis en garde le président Alassane Ouattara contre les dérives de ses forces de sécurité et de certaines milices supplétives, notamment dans l’ouest du pays.

A l’issue d’une mission d’un mois étalée entre septembre et octobre 2012, l’ONG dresse un long réquisitoire, nourri de plusieurs dizaines de témoignages, direct et indirects, illustrant le climat de terreur que font régner les Forces républicaines de Côte d’Ivoire (FRCI), l’appellation donnée aux ex Forces armées des forces nouvelles (FAFN) de Guillaume Soro, l’actuel Premier ministre, allié d’Alassane Ouattara dans la conquête du pouvoir. Pour mémoire rappelons qu’après leur tentative de coup d’Etat de 2002 ayant abouti à la partition de fait du territoire ivoirien, les ex rebelles du Nord (les FAFN et les « commandants de zone» de sinistre réputation) ont toujours été dans la mire de nombreuses ONG et de l’ONU, déjà tenus pour responsables de nombreux crimes contre l’humanité.


Une fois installé dans le fauteuil de la présidence, avec l’aide militaire décisive de la France, Ouattara s’était engagé à instaurer un état de droit et, autant que faire se peut, à rechercher par tous les moyens la voie de la réconciliation nationale. En clair, ce que d’autres, avec plus ou moins de succès et de conviction, ont tenté dans d’autres points du globe, en particulier l’Afrique du sud pour ne pas la citer. Amnesty met d’ailleurs une de ses promesses en exergue du rapport : « Il n’y aura aucune discrimination, aucun favoritisme, pas d’acharnement non plus à l’égard de qui que ce soit. Le drame de ce pays a été l’impunité. Je veux y mettre fin. C’est par une justice équitable que nous y parviendrons. »


Promesse méritoire…mais non tenue, ô combien. Tout en reconnaissant en préambule, que la Côte d’Ivoire est confrontée « aux difficultés typiques des Etats qui sortent d’une crise grave et qu’elle a été visée par des attaques armées », Amnesty n’a pu que constater la généralisation de « la logique de vengeance et la perpétuation de l’impunité. »


Pour le moins grave, si l’on peut dire, elle a abouti au maintien en détention sans jugement de nombreuses personnalités proches de Laurent Gbagbo mais aussi à l’arrestation de responsables du Front populaire ivoirien (FPI), la formation de l’ancien président, à l’étranger mais aussi à l’intérieur des frontières. C’est notamment le cas de Laurent Akoun, le secrétaire général du FPI, condamné, entre autres, à six mois d’emprisonnement ferme pour « trouble à l’ordre public » alors que cet enseignant s’est clairement prononcé contre tout recours à la violence. Amnesty le considère « comme un prisonnier d’opinion et demande sa libération immédiate et inconditionnelle. »


Pour l’avocat de Simone Gbagbo, Me Rodrigue Dadjé, c’est l’atteinte à la « sureté de l’Etat » qui a été invoquée pour justifier son arrestation par la DST à sa descente d’avion à Abidjan puis trois mois d’incarcération avant une mise en liberté provisoire. D’innombrables Ivoiriens semblent avoir subi le même arbitraire sur le seul critère d’un patronyme « sudiste » (ethnies pro Gbagbo), d’opinions politiques imprudemment affichées ou simplement supputées en faveur de l’ancien président.


Avant d’affronter des « procédures judiciaires dilatoires qui ne respectent pas les normes internationales d’équité », ils sont le plus souvent confrontés à la brutalité partiale des FRCI et de la police militaire (PM), laquelle a été crée le 19 décembre 2011 avec comme mission officielle de lutter « contre le banditisme, les abus et autres exactions, exercés par des individus armés ou en tenue contre les populations sur toute l’étendue du territoire. » En réalité ces deux entités se sont substituées aux classiques forces de polices et de gendarmerie, qui, coupables d’avoir participé à l’appareil répressif de Laurent Gbagbo, se retrouvent marginalisées et souvent désarmées par le nouveau régime.


Cette situation entretient un climat de tensions, de divisions et de ressentiment tant au sein de l’appareil sécuritaire que de la population. D’autant note Amnesty que la police militaire « a très vite outrepassé ses pouvoirs en s’octroyant le droit de détenir et d’interroger des militaires mais aussi des civils, alors même que le texte portant création de cet organe n’accorde pas à celui-ci un pouvoir de détention. »

Exécutions sommaires, destructions de biens et pillages...

Le pouvoir quasiment sans limite des FRCI et de la police militaire s’est déchainé contre les populations civiles tout au long de l’année 2012 au prétexte « de la vague d’attentats ayant ciblé des objectifs militaires et stratégiques. » Au passage l’ONG se montre très prudente sur l’identité des auteurs des attaques contre diverses positions de l’armée, des postes frontière, une centrale thermique ou encore le camp militaire d’Akouédo à Abidjan, la prison de Dabou ou, à Port-Bouët, deux commissariats de police et un poste de gendarmerie. Des miliciens et des anciens militaires des Forces de défense et de sécurité (FDS) pro-Gbagbo? C’est évidemment la thèse des autorités qui pointent du doigt les nostalgiques de l’ancien régime réfugiés au Libéria, à l’ouest et au Ghana, à l’est. Mais, relève Amnesty, il faut peut être aussi y voir l’œuvre « d’éléments isolés qui avaient rejoints les forces armées soutenant Alassane Ouattara dans les derniers temps de la crise électorale », déçus de ne pas avoir été payés en retour.


Reste donc qu’au nom de la sécurité, une répression aveugle et sans pitié s’est abattue sur de nombreux Ivoiriens, interpellés, « sans aucun mandat d’arrêt et à toute heure du jour et de la nuit, à leur domicile, dans des lieux publics ou sur leur lieu de travail. » La plupart ont été détenus, longuement et en toute illégalité, inculpés, « souvent sur la base d’aveux extorqués sous la torture. » Dans la longue liste des humiliations subies durant leur détention, des simulacres de noyade, d’exécutions, des « brûlures au plastic fondu », des coups incessants et variés, l’usage régulier de la « gégène. » Parmi les nombreux témoignages recueillis par Amnesty voici celui d’un policier arrêté en août 2012 à San Pedro, le grand port cacaotier et relatif au sort d’un de ses collègues : « Serge Hervé Kribié a été remis aux FRCI. Il a été déshabillé, attaché à un poteau électrique et de l’eau a été versée sur lui. Puis il a reçu des décharges électriques. Moi j’étais allongé sur la dalle et je me suis penché pour voir. Il criait, il a évoqué ses enfants…Il poussait des cris atroces. Après cela, un de ceux qui donnaient des ordres a demandé en dioula (terme générique désignant les ethnies et dialectes des populations du Nord, supposées majoritairement favorables à Alassane Ouattara) « Est qu’il est mort ? S’il est mort, on va attacher ses pieds pour le jeter dans la lagune » J’ai vu qu’on lui faisait des massages cardiaques. On ne l’a plus entendu. Quelques jours après, un militaire que je connais m’a informé que notre collègue était décédé le jour même de son arrestation. »


De nombreux détenus ont été libérés contre le versement d’une rançon par la famille. D’autres ont payé mais sont restés incarcérés. Et Amnesty de conclure ; « aucun des auteurs des violations et atteintes très graves aux droits humains décrites dans le présent rapport n’a été traduit en justice ni même relevé de ses fonctions. »


Mais c’est peut-être dans l’ouest du pays, que le pire a été commis. L’instabilité comme le rappelle Amnesty n’y date pas d’aujourd’hui, entretenue tout à la fois par la chaos qui a longtemps régné dans le Libéria voisin et les tensions intercommunautaires dues à la poussée migratoire des dioulas du nord venus travailler dans les plantations. Perçus par les autochtones comme des « envahisseurs » puis des agents des ex-rebelles qui avaient pris le contrôle du nord du pays après 2002, ces immigrés de l’intérieur ont subi la loi de diverses milices locales auxquelles que le régime de Laurent Gbagbo a quelquefois prêté main forte. Pendant des années, souligne l’ONG « toutes les parties au conflit ont participé à des attaques contre des villes et des villages de l’ouest du pays, tuant des civils et recourant au viol et à l’esclavage sexuel comme arme de guerre. Elles ont toutes également recruté de force des civils, notamment des réfugiés libériens, y compris des garçons et des jeunes filles de moins de dix-huit ans. » L’offensive des rebelles alliés d’Alassane Ouattara en mars-avril 2011 a inversé le rapport de force et a été marqué par des massacres à grande échelle dans la région de Duekoué. De véritables « crimes de guerre et crimes contre l’humanité » selon Amnesty et l’ONU, restés totalement impunis, ignorés pour l’heure tant par les autorités ivoiriennes que par la Cour pénale internationale (CPI) qui s’est contentée de réclamer le seul Laurent Gbagbo.


La défaite de ce dernier n’a pourtant marqué la fin des troubles dans la région et à l’issue de deux séjours sur place à l’automne 2012 les délégués d’Amnesty ont fait état de nombreuses « exécutions sommaires, destructions de biens et pillages dans les villages de Diehiba, Guehibly, Guitrozon, Guezon et dans les quartiers de Carrefour et Togueï dans la ville de Duekoué », les victimes étant principalement des membres de l’ethnie guérée. Dans la plupart des cas, les auteurs de ces exactions appartenaient aux FRCI et à la confrérie des dozos, des de chasseurs traditionnels, présents dans plusieurs pays de la sous-région.

Encore des crises politiques à venir ?

Après avoir protégé les dioulas en butte aux milices pro-Gbagbo, les dozos ont activement participé à l’offensive rebelle, et une fois la victoire acquise, se rendant responsables non seulement d’un rançonnement systématique des populations mais surtout de « graves atteintes aux droits humains (…), d’homicides délibérés qui ont ciblé des personnes souvent uniquement en raison de leur appartenance ethnique. »Pour Amnesty, « l’existence d’une étroite coopération et coordination entre les Dozos et les FRCI (notamment dans le cadre de nombreuses opérations conjointes) » ne fait aucun doute. Elle s’est tristement illustrée le 20 juillet 2012 dans l’attaque et la destruction d’un camp de près de 45000 personnes déplacées à la suite de la crise post électorale, à Nahibly, à quatre 4 kilomètres de Duékoué.

La présence avérée de criminels à l’intérieur du camp y a été le prétexte d’une chasse à l’homme organisée par les Dozos, avec l’aide d’éléments FRCI et une foule de plusieurs centaines de dioulas, « armés de machettes, de fusils, de bâtons épais avec des clous et d’autres armes. » Commencée vers huit heures du matin, l’attaque, selon Amnesty, s’est soldée par au moins « 14 personnes tuées auxquelles il faut ajouter un nombre inconnu de personnes victimes de disparitions forcées après avoir été arrêtées par les Dozos ou les FRCI. » Les autorités elles ont retenu un bilan inférieur (7 morts), le 31ème rapport périodique du Secrétaire général de l’ONU évoquant pour sa part 11 personnes tuées, 56 blessés et le camp détruit.

Au-delà de la polémique sur les chiffres, les multiples témoignages décrivent un climat de terreur qui rappelle les pires moments de la guerre civile de 2011. Voici celui d’une survivante : « Nous étions sous notre tente quand nous avons appris que le site était encerclé et que le portail avait été défoncé. Le feu a été mis aux bâches, une épaisse fumée se dégageait. Les FRCI et les Dozos m’ont dit que les femmes allaient être épargnées. J’ai assisté à la mort de deux personnes. L’une a été tuée avec une hache par un Dozo. L’autre l’a été par les FRCI. Il a reçu une balle et est tombé. » Plusieurs des victimes ont été brûlées vives. Bien que le procureur de Man soit chargé d’une enquête, à ce jour celle-ci n’a donné débouché sur aucune poursuite.

L’attaque a mis également en évidence l’impuissance des forces de l’ ONUCI (la mission de l’Onu en Côte d’ivoire) dont le représentant à Abidjan Bert Koenders a précisé qu’elle n’était pas chargée de la protection du camp. Explication à moitié convaincante pour l’ONG, visiblement indignée par l’attitude de certains soldats ( en l’occurrence marocains et pakistanais) qui ont repoussé les populations implorant leur aide et les ont littéralement abandonnées à leurs agresseurs. » Qu’en restera-t-il ? Rien de très bon selon Ivan Simonovic, sous-secrétaire général des Nations Unies, chargé des droits de l’Homme. « L’incident tragique survenu au camp de Nahibly me rappelle des scènes de Duekoué lors de ma dernière visite en 2011. Les victimes de ces crimes attendent toujours que justice soit faite. Une telle impunité, l’incapacité à tenir les auteurs de ces crimes atroces responsables crée un risque grâce de violence continue. »

L’appréciation générale que porte Amnesty sur la situation actuelle n’est guère plus optimiste. Avec une Commission Dialogue, Vérité et Réconciliation » « inerte », un appareil judiciaire « affaibli et manquant d’indépendance», ignorant superbement les crimes que sont le viol et les disparitions, « l’avenir de la Côte d’Ivoire risque d’être marqué par des crises politiques successives où les espoirs de réconciliation ne cesseront de s’amenuiser. » Une douloureuse piqure de rappel pour tous ceux convaincus, ou feignant de l’être, que la chute de Laurent Gbagbo ouvrait forcément une ère nouvelle.