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29/01/2016

CPI: Discours De Gbagbo a Divo 27 Aout 2010

Monsieur le Président du Conseil Constitutionnel ;


Monsieur le Président Yanon Yapo ; ( Ndlr : ex- Président du Conseil Constitutionnel) ;

Messieurs les Juges de la Cour Suprême ;

Messieurs les Juges du Conseil Constitutionnel ;

Monsieur le Ministre de l’Intérieur ;

Messieurs les Ministres ;

Mesdames et Messieurs les Membres du Corps Préfectoral ;

Monsieur le Général de Corps d’ Armée, Chef d’ Etat – Major des Armées nationales de Côte d’ Ivoire ;

Monsieur le Général de Corps d’Armée, Commandant Supérieur de la Gendarmerie ;

Messieurs les Officiers Supérieurs, Officiers Subalternes, Sous- Officiers, et hommes de rang ;

Mme BOGA DOUDOU ;

Mesdames et Messieurs ;

Messieurs les Policiers ;

Messieurs les Chefs de village ;

Populations de Divo.

Je voudrais vous dire merci d’être présents à cette cérémonie, pour toutes les raisons qu’ont déjà soulevées et analysées, le Directeur Général de la Police, le Maire et le Ministre de l’Intérieur.

Pour ma part, je voudrais faire quelques commentaires.

D’ abord sur ce lieu (Ndlr : ex -complexe de Divo qui abrite désormais la caserne de la CRS 3). Ce lieu, était un Centre Culturel. C’est ici, que j’ai fait mon premier meeting de campagne électorale pour la présidentielle en 1990. J’étais effectivement accompagné de feu BOGA DOUDOU (Ndlr : ex- Ministre d’Etat, Ministre de l’Intérieur et de la Décentralisation, décédé aux premières heures de la crise militaro- politique, le 19 septembre 2002). D’ ici, nous sommes allés à Lakota. Ce Centre Culturel a été abandonné.

C’est le drame de la Côte d’ Ivoire et de toute l’Afrique. On cherche de l’argent ; on bâtit et on laisse l’œuvre mourir ! On bâtit et on laisse l’argent périr !

Monsieur le Ministre de l’Intérieur, Monsieur le Directeur Général de la Police Nationale, Monsieur le Préfet, je vous remercie d’avoir ressuscité ce bâtiment important. Un bâtiment où la jeunesse de Divo venait jouer au théâtre, au basket, au handball. Eh bien, si ces jeunes ne viennent plus jouer, ce bâtiment va servir à les secourir.

J’espère qu’assez rapidement, les autres Chefs – lieux de Région qui ont été désignés pour abriter des Compagnies Républicaines de Sécurité(CRS) vont trouver des locaux afin qu’on installe des Unités à Abengourou, Bondoukou, Gagnoa, Daloa, San- Pédro, etc… C’est donc le premier commentaire que je voulais faire concernant ce lieu.

Le deuxième commentaire, concerne BOGA DOUDOU. On l’appelait dans notre petit groupe, ’’ Djimy la Rigueur’’. Parce que quand tu as tord, ‘’ Djmy’’ disait que tu as tord. Et, quand tu as raison, il disait que tu as raison.

Je l’ai rencontré en 1974. Il faisait partie de la même cellule qui comprenait outre, moi- même, Henry- Philippe Dacoury( Ndlr : actuel Gouverneur de la BCEAO), et lui, BOGA DOUDOU .

Un soir, on n’est venu nous annoncer que la Police avait arrêté BOGA DOUDOU, dans sa chambre d’étudiant. Qu’avait-il fait ? Nous n’en savions rien. Mais, toujours est-il que nous nous sommes mobilisés. Nous sommes allés dormir à la Police. Nous avons dit que tant qu’ on ne nous rend pas BOGA, nous ne rentrions pas chez nous. Voir des Enseignants venir réclamer la libération d’un Etudiant était quand même quelque chose d’inhabituel ! Les Policiers de Cocody, nous l’ont donc rendu.

Il était courageux, brave. On disait toujours de lui que le mot ‘’peur’’, il l’avait découvert dans le dictionnaire. Parce qu’il ne savait pas ce que cela voulait dire.

A la fin des élections de 2000- et, c’est une confidence amicale que je voudrais vous faire- je discutais avec mes filles qui avaient 17 et 18 ans, à l’époque. Je leur ai demandé : « A votre avis, quand je vais être élu, qui doit être Ministre de l’Intérieur ? ». Les plus jeunes m’ont répondu en disant : « Papa, vu l’ensemble de ses qualités, nous pensons que la personne idéale pour ce poste, est Tonton BOGA». Ceci, pour vous dire que, même les enfants, à la maison, chez moi, savaient qu’il devait être Ministre de l’Intérieur. Il était fait pour la profession.

Quelques Magistrats sont venus me le réclamer pour être leur Ministre de tutelle. Mais, finalement, la plus grande partie des gens le voulaient comme Ministre de l’Intérieur. Parce qu’il avait des idées très claires concernant l’Administration Territoriale, la Décentralisation, la Sécurité et la Police. Que son nom soit ‘’ donné’’ à la CRS 3 qui est installée chez lui, dans sa région, est un bel hommage à l’homme. Et, cela ne peut que me réjouir. Je ne pouvais pas ne pas être là. Cet homme, dont le nom est désormais porté par cette toute nouvelle Compagnie, était de valeur. Il a fait une thèse recommandée à la publication par les Universités françaises.

Après que BOGA DOUDOU a été nommé Ministre de l’Intérieur, sa première reforme, n’a pas été celle de l’Administration. Sa première reforme a été celle de la Police. Il m’a dit : « Président, si nous voulons que la Police soit efficace, faisons une nouvelle loi, pour elle, et augmentons les traitements salariaux des Fonctionnaires de la Police ».


On a fait cette réforme. Et, le projet de loi que nous avons adopté, qui est arrivé par la suite sur la table des Députés à l’Assemblée Nationale, à été voté à l’unanimité. Parce que Ouassénan Koné (ex- Ministre de la Sécurité) a dit ceci, à cette occasion : « quand j’étais Ministre de la Sécurité, j’ai longtemps voulu faire voter cette loi. Mais, à l’époque, j’ai été désavoué. Je pense que c’est cette loi qu’il faut. Car, cette loi que je voulais faire voter, à l’époque. Maintenant qu’elle arrive, ici, je demande à tout le PDCI (Ndlr : ex- Parti au pouvoir, aujourd’hui, dans l’opposition) de voter ce projet de loi».

La loi a été votée à l’unanimité des Députés de l’Assemblée Nationale. Tel est cet homme. Il était mon Président de Groupe parlementaire, quand j’étais Député. Il avait l’air très dur. Mais, BOGA DOUDOU négociait toujours. C’est lui qui faisait toutes les négociations. Il négociait à l’extérieur avec tout le monde. Et, quand, pour ma candidature en 2002, j’ai eu un appel de Lybie …, c’est avec BOGA que j’y suis allé. Lors de la rencontre, je n’ai pas parlé. C’est lui qui a parlé.


Donc, pour cet homme, je ne pouvais pas, ne pas être ? ici. Je suis heureux que son épouse soit là ; ses enfants ; ses frères, également. Je suis heureux que tout le monde soit présent. Je suis heureux que Lakota soit venu en force. Monsieur le Président du Conseil Général, chers frères, Cadres, je suis heureux que tous les amis de BOGA soient réunis, ici. Je suis très content.

A présent, je vais m’adresser à vous, les Policiers, qui allez prendre fonction au niveau de la CRS 3.


Le Général BREDOU M’bia (Ndlr : Patron de la Police Nationale) a rappelé tout à l’heure que la CRS a été créée en 1944. Et, a été rendue opérationnelle en 1948. Les dates parlent. En 1944, c’était un moment de désordre en France. La guerre était terminée, mais, pas totalement ; un peu comme notre crise. Le Général DE GAULLE et le Gouvernement en exil en Alger, avaient débarqué à Paris. Ils avaient pris possession des lieux. Mais, la capitulation n’avait encore pas été signée par l’Armée. Il y avait des villes entières qui étaient sous le contrôle des Allemands et d’autres, sous le contrôle des résistants armés.

DE GAULLE, voulait assurer la sécurité des Institutions républicaines. Il a créé la CRS pour se battre en ville ; pour se battre contre le désordre ; pour se battre contre les malfrats. Et, depuis 1944, la CRS est là.

Quand il ya des moments difficiles, c’est la CRS qui prend les devants, en France. Je vous fais ce rappel, non pas pour vous faire un cours d’histoire, mais, pour vous montrer l’esprit dans lequel la CRS est née, et les tâches qui l’attendent.

Les tâches qui l’attendent sont des tâches de bataille contre le désordre, la pagaille et la chienlit. Mais aussi, les tâches de Paix avec les citoyens normaux.

Grâce à vous, dans cette ville, et dans cette région, les citoyens ordinaires doivent pouvoir aller à leur travail, tranquillement. Ils doivent pouvoir aller au cinéma, aux bals ; ils doivent pouvoir s’amuser, tranquillement. Les gens doivent pouvoir se promener normalement avec leur argent, sans avoir peur, grâce à votre présence ». Par conséquent, à cause de votre présence, tous ceux qui veulent aller détrousser les honnêtes personnes, doivent réfléchir par deux fois, avant de sortir.


Chers amis Policiers, chers frères, vous, Policiers, que nous installons aujourd’hui, n’êtes pas des Policiers ordinaires. Vous n’êtes pas des Policiers ordinaires, qu’on affecte dans un commissariat pour tenir, la main courante. Non, vous n’êtes pas cela ! Vous êtes la Compagnie Républicaine de Sécurité. C’est – à – dire que votre rôle, c’est de faire en sorte que la République vive ! votre rôle, c’est de faire en sorte que l’ autorité du Préfet de région s’ applique sur toute la région ; que l’ autorité des Préfets de départements s’ applique sur les départements ; que l’ autorité du Sous- Préfet s’ étende sur toute la Sous – préfecture. Votre rôle, c’est de faire en sorte que l’autorité républicaine vive !

Vous avez pour ennemis- je n’ai pas dit pour adversaires- tous ceux qui sont contre la République ! Vous avez pour ennemis, tous ceux qui sont contre la paix en Côte d’ Ivoire. Vous avez pour ennemis, tous ceux qui veulent troubler les élections en Côte d’ Ivoire. Votre tâche est simple. Parce que la ligne de démarcation est nette. Entre la paix et le désordre, vous êtes pour la paix ; et vous vous battez contre ceux qui veulent semer le désordre. Entre la légalité et l’illégalité, vous êtes pour la légalité ; et, vous vous battez contre tous ceux qui sont pour l’illégalité. C’est cela, votre rôle. Il y a une ligne de démarcation. Pour la CRS, il y a le blanc et le noir. La CRS n’est pas au milieu. Vous n’êtes pas des Juges. Ce sont les Juges qui regardent, pour voir s’il y a des circonstances atténuantes ou aggravantes, pour telle ou telle situation. Vous n’êtes pas des Juges, vous êtes des Combattants de la légalité républicaine.

Quand on dit que la République est menacée, c’est vous qui apparaissez pour rétablir l’ordre républicain.


Je suis venu pour vous dire, ce jour, à vous, mais aussi à toute la Côte d’ Ivoire, ceci : ‘’quand la République se construit, elle se construit aussi avec des forces de combat. Il y a des gens qui croient que quand l’homme politique que je suis fait des concessions, discute, il n’a pas de bras’’. J’ai aussi des ‘’bras’’.


Il y a des moments où je dis à ces ‘’ bras’’ : « restez tranquilles, je vais négocier ». Mais, quand le moment arrive pour que ‘’ ces bras’’ se lancent, ils se lancent. Donc, je vous le dis, ce n’est pas pour rien qu’on vous a envoyés, ici. Vous n’êtes ni des hommes politiques, ni des Magistrats. On vous a envoyés, ici, parce que l’ordre est trop souvent troublé à Divo. Le Ministre de l’Intérieur, tout à l’heure - parce qu’il est beaucoup plus jeune que moi- se posait encore des questions ; celles de savoir si ces troubles étaient liés à la guerre.

Non et non ! Ils ne sont pas liés forcement à la guerre. Quand j’étais encore dans l’opposition, il y a eu des bagarres, ici, et un commerçant du nom de Dramera a été tué. Donc, ce n’est pas aujourd’hui que cela est apparu. Pourquoi Divo bouillonne ? Pourquoi Divo est excité ? On n’en sait rien. Et, comme on n’en sait rien encore, nous installons la CRS ; nous mettons la CRS et nous demandons aux éléments de dissuader tous ceux qui sèment le désordre.

Donc, votre rôle, n’est pas un rôle d’analyse. Chers amis, votre rôle n’est pas un rôle d’analyse, de réflexion. Votre rôle est de faire face et de dissuader tous ceux qui sont contre la République, tous ceux qui sèment le désordre.

Toujours et en tout temps, nous vous donnerons les moyens qu’il faut, pour cela. Je suis très à l’aise quand je vous parle. Parce que mon papa a été Militaire, et ensuite, Policier. Je connais par conséquent la vie de l’Armée.

Mon Père était Sergent, en 1938. Il a été libéré et quand la guerre a éclaté en 1939, il a été rappelé comme tous les Sous- Officiers et Officiers.

Mais, après, vers 1997, je lui ai demandé- il faut savoir qu’il a rendu un jour sa démission de la Police dans les années 50- pourquoi, ayant été Sergent dans les années 38, et ayant la possibilité de finir comme capitane ou commandant au niveau des Indigènes et devenir par conséquent comme l’un des premiers Officiers de la Nouvelle Armée, as6TU tourné le dos à l’Armée ? Il m’ a donné cette réponse – et c’est depuis ce jour que j’ ai compris la différence entre les hommes armés et les civils- il m’a dit : « papa- parce qu’il c’est comme cela qu’il appelait- quand tu es dans l’ Armée, tu ne dois pas trop réfléchir ; tu dois obéir aux ordres. J’ai combattu les Allemands, j’ai été blessé de guerre, je suis venu, j’ai combattu les voleurs ; mais, dans ce Corps de métier, on ne nous demande pas de réfléchir. On nous demande de ‘’ taper’’, de nous battre. J’étais fatigué de cela. Moi, je suis un homme qui réfléchit ».

Les Commissaires qui vous commandent, réfléchissent pour vous. Si un Soldat, un Policier, veut se mettre à réfléchir comme son Chef, il n’ ya plus d’Armée ! Si un Policier veut réfléchir à la place de M. Yapo( Ndlr : tout nouveau Commandant de la CRS 3) , il n’y a plus de CRS à Divo. S’il y a des erreurs qui sont commises, nous régleront cela avec le Commissaire Yapo. Il vous donne des ordres et vous exécutez.

Je vous le dit tout net, et je le dis également à tous les bandits, qui sont à Divo : ’’ à tous ceux qui sèment le désordre à Divo, je vous envoie la CRS’’. Je vous ai envoyés, ici, contre eux. Il n’ ya pas d’autres choses à faire. C’est la mission qui est assignée au Commissaire Yapo.

Populations de Divo, ma dernière adresse est à vous. Les Chefs sont là. La Police est votre Police. Il n’y a aucune Police efficace sans collaboration avec la population.

Si vous n’aidez pas votre Police, elle ne sera pas efficace. Il y en a qui cachent des bandits chez eux. Mais ? si tu caches le bandit, tu es aussi un bandit. Donc, si on l’attrape, chez toi, on t’arrête aussi. Et, on ouvre une procédure judicaire contre toi ; de la même manière qu’on ouvre une procédure contre le bandit. Ne vous rendez pas complices des bandits et des actes anti- républicains. Faites confiance en votre Police. Aidez- la par vos renseignements. La Police ne peut pas travailler sans renseignements.

On m’a dit qu’un paysan venant de Fresco pour vendre ses produits a été dépossédé de tout son argent. Les Policiers ne sont pas Dieu. Ce sont des hommes comme nous. Donc, ils agissent en demandant des renseignements. Aidez-les, vous, populations de Divo. Aidez- les par vos renseignements.

Vous, Chefs traditionnels, Notables, dites à vos administrés dans les villages, d’aider la Police. Elle n’est pas votre ennemie tant que vous êtes honnêtes. Mais, le jour où vous êtes malhonnêtes, elle devient votre ennemie. C’est ce que je voulais vous dire.

M. Le maire, Mme et MM. les Elus, je crois que c’est un grand cadeau qu’on vous fait. Mais, ce cadeau est pour vous parce qu’il va vous faciliter la vie. Il est pour nous tous.

Que Dieu bénisse la Police Nationale ;

Que Dieu bénisse tous les Agents de l’ordre qui risquent leur vie tous les jours et toutes les nuits, pour nous ;

Que Dieu bénisse la Côte d’ Ivoire ;

Qu’il bénisse l’Afrique ;

Je vous remercie.





Propos recueillis par Hermann BORGET

Envoyé Spécial à Divo

15/07/2015

France - Côte d'Ivoire : «Une histoire tronquée»; Fanny Pigeaud revisite la crise ivoirienne

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C’est une contre-histoire de la crise ivoirienne et des rapports tumultueux entre Paris et Abidjan pendant les années 2000 que raconte Fanny Pigeaud dans son nouvel essai France-Côte d’Ivoire : une histoire tronquée. Journaliste de terrain, l’auteure a couvert plusieurs pays africains pour des médias français. Elle s’est fait connaître en 2011 en publiant Au Cameroun de Paul Biya (Karthala), une enquête cinglante au cœur du régime camerounais, qui avait suscité un vif débat. Dans son nouvel ouvrage, tout aussi décapant, Fanny Pigeaud entend démonter le mécanisme qui a conduit à la guerre ivoirienne, en s’attardant sur le rôle, selon elle, « nocif » des grandes puissances, et en particulier celui de la France qui a encore des intérêts économiques et stratégiques majeurs dans cette ancienne colonie.

RFI: Vous avez intitulé votre essai « France-Côte d’Ivoire : une histoire tronquée ». D'après vous qu'est-ce qui est tronqué ?

Fanny Pigeaud: C’est la vérité qui est tronquée. J’ai essayé de montrer dans mon livre que la France n’est pas intervenue en Côte d’Ivoire pour des motivations humanitaires ou pour sauver le processus démocratique, comme on voudrait nous le faire croire, mais pour protéger ses intérêts dans ce pays en mettant en place un président qui lui soit favorable. La version officielle selon laquelle la France et les Nations unies ont été obligées d’intervenir en Côte d’Ivoire pour soutenir Alassane Ouattara qui avait remporté l’élection présidentielle, et pour faire partir Laurent Gbagbo qui, lui, refusait de reconnaître sa défaite, n'est pas toute la réalité. C’est ce que j’ai découvert en faisant mes recherches et en interrogeant un certain nombre de témoins et d’observateurs.

Quand avez-vous commencé vos recherches ?

J’ai commencé en 2012, alors que j’étais basée en Côte d’Ivoire comme journaliste indépendante. J’écrivais notamment pour Mediapart et Libération. C’est à ce moment-là que j’ai vraiment commencé à travailler sur ce sujet.

Est-ce qu’il y a un événement précis au cours des dernières années qui vous a poussée à vous intéresser de près à la crise ivoirienne ?

Je ne m’étais pas intéressée à la crise ivoirienne à ses débuts, c’est-à-dire au tournant des années 2000, après l’arrivée de Laurent Gbagbo au pouvoir. J’ai, en quelque sorte, pris le train en marche, puis j’ai remonté le fil à l’envers en essayant de comprendre ce qui s’était réellement passé. Ma prise de conscience de l’importance des événements qui se sont déroulés à Abidjan date de 2011. Je me souviens d’avoir été profondément choquée en apprenant que la France et l’ONU étaient en train de bombarder Abidjan. Il y a eu ensuite l’arrestation de Gbagbo le 11 avril 2011 : je suis tombée sur une dépêche de l’Agence France-Presse qui disait « Gbagbo, enfin arrêté ». Le mot « enfin » m’a stupéfiée. Le sentiment de soulagement que cet adverbe exprimait n’était pas, m’a-t-il semblé, à sa place dans une dépêche d’agence. Pour comprendre ce qui était en jeu, il fallait creuser. C’est ce que j’ai fait pendant les deux ans et demi que j’ai consacrés à cette enquête.

Votre livre est en fait un procès en règle du rôle joué par la France dans cette crise ivoirienne. Comment avez-vous travaillé ? Qui avez-vous interrogé ? Quels sont les documents auxquels vous avez eu accès ?

En journaliste, j’ai consulté des dizaines de documents, lu des textes d’universitaires, des articles de presse, épluché les résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU sur la Côte d’Ivoire… Il faut savoir qu’une bonne partie des sources documentaires sont facilement accessibles : le livre contient des centaines de références renvoyant à des documents qui sont dans le domaine public. Ce qui manque souvent, c’est le travail de recoupement et d’analyse. L’objectivité, ou plutôt la véracité des faits, en journalisme, est établie par la recherche, le recoupement et l’analyse. Si la question est de savoir si je me suis livrée à ce travail, oui c'est ce que j’ai fait depuis 2012, en vue de publier cette enquête.

Vous procédez en démontant ce que vous décrivez comme des « idées reçues » sur cette crise. Pami elles, le bombardement de la position militaire française à Bouaké en novembre 2004 qui a été perçue comme preuve de la volonté manifeste du président Gbagbo de s’en prendre aux militaires français. A vous lire, c'est une manipulation pour discréditer Laurent Gbagbo. Qu'est-ce qui vous permet de l'affirmer ?

Les circonstances de ce drame restent encore mystérieuses, même si une enquête est en cours. Plusieurs personnalités ont été entendues par la justice française dont des hauts gradés militaires, mais aussi Laurent Gbagbo. En 2004, le gouvernement français a accusé ce dernier d’avoir fait tirer par son aviation sur une position militaire française installée dans un lycée à Bouaké, faisant 9 morts et 38 blessés parmi les soldats français. Il semble aujourd’hui que ce bombardement n’a jamais été ni souhaité ni décidé par Laurent Gbagbo, et qu’il y a eu une manipulation par des officiels français afin de pousser le président ivoirien à la faute et justifier ensuite une intervention militaire contre lui. Devant la juge d’instruction en charge de l’enquête sur cette affaire, un militaire français a parlé de « bavure manipulée ». Il semble que les Sukhoï de l’armée ivoirienne auraient dû lâcher leurs bombes sur une base qui était fermée. Il n’était pas prévu que des soldats aillent s’abriter dans cette base.

Et qu’en est-il de l’affaire Guy-André Kieffer qui a fait couler beaucoup d’encre ?

Il y a deux versions sur la disparition à Abidjan, en avril 2004, de ce journaliste franco-canadien. Les adversaires de Gbagbo accusent des proches de ce dernier. On a ainsi dit que Kieffer avait un rendez-vous avec un beau-frère de Simone Gbagbo le jour de sa disparition. Mais aujourd’hui on constate que si le mystère qui entoure cette affaire n’a pas pu être éclairci entre 2004 et 2011, l’affaire n’a pas avancé non plus depuis avril 2011, date de l’arrivée d’Alassane Ouattara au pouvoir. Plusieurs de ceux qui ont été incriminés dans cette affaire sont pourtant en prison depuis avril 2011 et donc à la disposition de la justice. On peut se demander s’il ne faut pas se pencher aujourd’hui sérieusement sur la version avancée par les proches de Gbagbo qui disent qu’au moment où Guy-André Kieffer a été enlevé, il était en route vers la présidence ivoirienne pour remettre un rapport sur des malversations dans le secteur du cacao. Secteur qu’il connaissait très bien et dans lequel des acteurs de tous bords, ivoiriens et non ivoiriens, étaient impliqués.

Vous présentez Laurent Gbagbo comme un homme qui n’était soutenu par aucun réseau et qui a fait les frais des ambitions politiques françaises. N’est-ce pas une vision un peu simpliste ?

Mes recherches m’ont conduite à penser que Gbagbo n’est pas un homme qui aime la guerre. Face au conflit déclenché en 2002 par la rébellion des Forces nouvelles, il a toujours essayé de préserver un semblant de paix. Ses adversaires l’ont accusé de ne pas appliquer les différents accords de paix signés pendant les années de crise, alors qu’il a en réalité cédé à leurs demandes, en permettant, par exemple, à Ouattara d’être candidat à la présidence. Et cela, malgré l’opposition de ses partisans et de certains de ses collaborateurs. Du point de vue des Français, Gbagbo avait le tort d’être socialiste et d’être arrivé au pouvoir sans passer par les réseaux franco-africains. Le patronat français s’inquiétait aussi de voir les entreprises de l’Hexagone perdre leurs positions privilégiées au profit des Chinois. Même si Gbagbo maitrisait très bien le jeu politique ivoirien et français, il n’a pas réussi à instaurer le rapport d’égal à égal qu’il souhaitait avec la France.

Pourquoi n’a-t-il pas réussi ?

Parce que les pressions étaient trop grandes. En Afrique, la France a toujours une très forte influence. Cela lui permet de tenir ses anciennes colonies qui peuvent difficilement contester ses diktats. Elle a aussi les moyens d’influencer l’ONU grâce à son statut de membre permanent au Conseil de sécurité. On l’a vu avec l’adoption de la résolution 1975 en mars 2011 qui a conduit l’ONU et la France à faire la guerre en Côte d’Ivoire : la France a fait adopter et a violé cette résolution sans être un seul moment inquiétée. Laurent Gbagbo a de son côté essayé de jouer sur plusieurs tableaux, en donnant par exemple des contrats à des entreprises françaises. Il a donné beaucoup de gages espérant avoir la paix en contrepartie, mais cela n’a pas suffi. Est-ce parce qu’il ne baissait pas les yeux devant le maître, comme me l’a dit un intellectuel que j’ai interrogé ?

A quel moment la décision de pousser Laurent Gbagbo vers la sortie, a-t-elle été prise ?

Très tôt après l’élection présidentielle de 2000. Les discours, les prises de position du nouveau président ont gêné. Il paraissait peu contrôlable. Il a par exemple remis en cause l’attribution à Bouygues du contrat de construction d’un troisième pont à Abidjan. Plus grave encore, ses ministres ont évoqué la possibilité de fermer la base militaire française installée en Côte d’Ivoire depuis l’indépendance. D’autres critiquaient le système de la zone franc et du franc CFA. Cinquante ans après les indépendances, l’histoire coloniale continue de peser lourdement sur les rapports entre la France et l’Afrique francophone. Tout cela est de l’ordre du réflexe, intériorisé par les officiels français. Je m’en suis rendu compte en lisant, notamment, un certain nombre de documents officiels français où on utilise encore le terme « métropole » pour désigner la France !

La droite française a très vite tiré à boulets rouges sur Gbagbo. On comprend moins bien pourquoi les socialistes dont l’ancien président a été longtemps proche, ne l’ont jamais réellement défendu ?

Je crois que les hommes politiques de gauche comme ceux de droite n’ont pas apprécié que Gbagbo leur parle d’égal à égal. Il y a eu en outre une telle propagande médiatique contre lui en France qu’il était sans doute difficile pour les socialistes français de le défendre face à l’opinion publique convaincue de son double jeu. Mais il apparaît aussi assez nettement que le pouvoir français, qu’il soit issu de la droite ou de la gauche, suit toujours la même politique vis-à-vis des anciennes colonies africaines de la France : seule compte la protection des intérêts économiques et militaires français.

Gbagbo n’a-t-il pas, lui-même commis des erreurs ?

Une de ses erreurs les plus importantes a été son renoncement à obtenir le désarmement des Forces nouvelles, la rébellion alliée à Ouattara. Or, les Forces nouvelles contrôlaient toujours 60% du territoire au moment de l’élection présidentielle : à cause de leur présence et de leurs armes, le vote ne pouvait évidemment pas s’y dérouler correctement. Gbagbo ne s’est pas non plus toujours bien entouré et n’a pas construit un réseau à l’image de celui de ses adversaires. Cela lui a coûté cher : faute d’appuis solides, il a perdu le soutien de l’Union africaine, qui après avoir pris le parti de Alassane Ouattara avait fini par pencher de son côté. L’Union africaine l’a précisément lâché après une rencontre de Jacob Zuma avec Sarkozy à Paris en mars 2011. Mais à ce moment-là, tout était déjà joué : la guerre était en préparation en Côte d’Ivoire pour faire tomber Gbagbo. Dans le livre, je donne le détail du déroulement de cette guerre et des éléments sur le rôle majeur que la France a joué dedans.

Attardons-nous encore un instant sur les erreurs de Laurent Gbagbo. Vous n’évoquez pas du tout le rôle de son entourage, notamment celui de son épouse qui a été accusée par la presse d’avoir été la Lady Macbeth de Laurent Gbagbo. Qu’en pensez-vous ?

Je rappelle mon objectif de départ : comprendre pourquoi un contentieux électoral a conduit la France et l’ONU à effectuer des bombardements sur une capitale, ce qui n’était jamais arrivé nulle part ailleurs. Pour cela, j’ai donc remonté le fil de l’histoire, j’ai tenté de dépasser les idées reçues, les partis pris, les caricatures et je me suis attachée aux faits. Le résultat auquel je suis arrivée montre que ces faits vont à contre-courant de l’histoire que l’on nous a racontée. Le portrait de Gbagbo que la majorité de la presse a véhiculé ne correspond pas à ce que j'ai découvert. Il serait sans doute utile d’enquêter sur les sources, sur ce qui a alimenté ce portrait de l’ancien président et de sa femme. Je donne quelques pistes sur cette question dans le livre. A propos du cas de Simone Gbagbo qui vous intéresse : elle n'a eu qu'un rôle très mineur dans les événements et l'influence sur son mari qu'on lui a attribué ne correspond pas, là non plus, à la réalité. Un seul exemple : elle faisait partie de ceux qui s'opposaient aux accords « de paix » imposés par la communauté internationale à Gbagbo au cours des années 2000. Or, ce dernier les a quasiment tous acceptés et signés. Il faut peut-être s'interroger sur la quasi obsession qu'ont eue une partie des journalistes pour quelques personnalités, et se demander si elle n'a pas empêché la compréhension des événements.

Votre vision de Gbagbo semble plutôt angélique. Fin stratège, l'ancien président ivoirien, n’a-t-il pas, à son tour, instrumentalisé le ressentiment anti-français de son camp pour retarder l’échéance de l’élection présidentielle de 2005 ?

Le résultat de mes recherches ne montre pas que Gbagbo ait été « fin stratège » comme vous le dîtes. S’il l’avait été, il ne serait probablement pas aujourd’hui dans une cellule à La Haye. Dans le livre, je donne le détail des événements qui ont empêché l’organisation de la présidentielle en 2005. Gbagbo n’a pas eu besoin d’instrumentaliser un ressentiment anti-français : les Français n’ont-ils pas, pendant toutes ces années, provoqué et alimenté eux-mêmes ce ressentiment avec, par exemple, les événements de novembre 2004 au cours desquels l’armée française a tiré depuis l’hôtel Ivoire et tué plusieurs dizaines de jeunes Ivoiriens non armés ?

Vous critiquez aussi l’ONU dans cette affaire. En quoi l’organisation internationale était-elle sortie de son rôle d’arbitre ?

Le représentant spécial de l’ONU en Côte d’Ivoire, Young-Jin Choi, s’est laissé instrumentaliser. Il est allé au-delà de son mandat en donnant le nom de celui qui était, selon lui, le vainqueur de l’élection. Or, il n’avait pas à dire qui était vainqueur ou non. Il devait simplement dire si l’élection s’était oui ou non déroulée dans des conditions acceptables. Ce n’était bien sûr pas le cas : il y a eu des irrégularités dans le Nord où, les Forces nouvelles n’ayant pas été désarmées, le vote n’a pas pu se dérouler normalement. En discutant avec des diplomates occidentaux non français, je me suis rendu compte que pour ces derniers il fallait un vainqueur à tout prix : ils pensaient que c’était le seul moyen pour en finir avec la longue crise ouverte en 2002 par les Forces nouvelles. Peu importait la manière dont l’élection s’était déroulée !

Vous laissez entendre dans votre ouvrage qu’Alassane Ouattara a été mêlé à la terreur semées dans le pays par les Forces nouvelles. Est-ce qu’on pourrait imaginer qu’un jour il soit entendu par la justice internationale au titre des violations commises par son camp ?

C’est à la justice internationale de le décider. Pour l’instant, elle ne semble pas vouloir le faire. Ouattara a évidemment une part de responsabilité dans la crise de toutes ces dernières années, et en particulier dans le massacre de centaines de personnes à Duékoué, commis par ses troupes fin mars 2011. Des ONG ont documenté les faits, mais la justice internationale n’a encore émis aucun mandat contre les acteurs de ces tueries sans précédent. La Cour pénale internationale (CPI) s’est bornée jusqu’ici à inculper Gbagbo et à obtenir son transfert à La Haye, ainsi que celui d’un de ses proches, Charles Blé Goudé, du Congrès des jeunes patriotes. La justice internationale ne donne pas l’impression d’être impartiale. Il ne faut pas oublier que la CPI est en partie financée par la France.

En conclusion de votre essai, vous écrivez que « l’ingérence par la force de la France a compromis l’avenir de la Côte d’Ivoire ». Pourtant, sur le terrain, depuis l’arrivée au pouvoir d’Ouattara, le pays semble avoir renoué avec la croissance économique et sa vitalité culturelle d’antan. Il y a incontestablement un mieux-être.

Les chiffres de l’économie sont officiellement bons, les avis le sont moins. La situation reste précaire, d’autant que la guerre a laissé sur le terrain des dizaines de milliers d’armes qui circulent dans les mains des ex-combattants pro-Ouattara. Une partie d’entre eux seulement a été intégrée dans l’armée régulière. Beaucoup d’autres sont frustrés, comme les anciens membres du « Commando invisible » qui a combattu à Abidjan pour Ouattara. Certains seraient prêts à reprendre les armes si on le leur demandait. Il y a aussi des tensions au sein même du pouvoir. Pendant ce temps, des centaines de présumés « pro-Gbagbo » sont en prison depuis 2011 sans avoir été jugés. Il y a un ensemble d’indicateurs qui montre que l’avenir est inquiétant.

Par Tirthankar Chanda de RFI

lien: http://www.rfi.fr/afrique/20150707-fanny-pigeaud-gbagbo-france-cote-ivoire-guerre-civile-onu-ouattara-chirac/

26/02/2015

Côte d'Ivoire : La réponse au courrier du Ministre de la Justice qui a provoqué la démission de Francis WODIE, Président du Conseil Constitutionnel

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Pour régler la question de l'éligibilité du président de la république, après le pavé jeté dans la marre par Affi N’Guessan, le chef de l’Etat, via le Ministre de la Justice, avait, le 7 février 2014, soit le jour-même où Affi N’Guessan avait déclaré qu’il n’était pas éligible pour 2015 – étrange coïncidence – adressé un courrier à l’ex-président du Conseil Constitutionnel, Francis Wodié. Objet : solliciter l’avis du Conseil sur la procédure à adopter pour modifier l’article 35 de la Constitution. Voie parlementaire ou voie référendaire ? cote d'ivoire, alassane dramane ouattara, laurent gbagbo, modification constitution, francis wodié, conseil constitutionnel

Eh bien «L’Eléphant Déchaîné» vient de se procurer une copie de la réponse adressée par Francis Wodié au chef de l’Etat au sujet de la procédure de modification de l’article 35 de la Constitution. Et cette réponse est sans appel…



«Obligatoirement par voie référendaire»

Dans sa réponse, Francis Wodié a été particulièrement clair. Jugez-en vous-même :

« Avis relatif à la procédure de révision de la Constitution :

1/ Par courrier en date du 7 février 2014 (pourquoi avoir attendu tout ce temps alors qu’on s’est empressé pour faire voter des lois sur l’apatridie et la simplification de l’acquisition de la nationalité ivoirienne par une certaine catégorie d’étranger ? ndlr), le ministre de la Justice, des droits de l’homme et des libertés publiques, s’appuyant sur les stipulations de l’accord de Linas-Marcoussis, qui prévoient, entre autres, la révision de l’article 35 de la Constitution dans des termes convenus par les signataires, a saisi le Président du Conseil Constitutionnel pour recueillir l’avis de la haute juridiction sur la procédure à suivre pour y parvenir. Le ministre a justifié sa requête par la nécessité d’avoir « l’avis éclairé » du Conseil Constitutionnel sur une question à propos de laquelle, affirme-t-il, les avis sont « partagés », les uns soutenant que le parlement est compétent, en la matière, les autres soulignant la nécessité de recourir au référendum.

2/ Après avoir souligné l’intérêt et l’actualité de la question touchant à la révision de la Constitution, le Conseil Constitutionnel s’est prononcé sur deux questions préalables : la compétence et la recevabilité.

a) Sur la compétence, le Conseil Constitutionnel a observé qu’il ne rentre pas dans ses attributions, expressément prévues par la constitution en matière consultative, de se prononcer sur la procédure de révision de l’article 35 de la Constitution. Mais, le Conseil Constitutionnel ne s’est pas arrêté à la lettre de la Constitution ; s’appuyant sur l’idée que l’avis, au contraire de la décision, est, simplement, destiné à éclairer les pouvoirs publics, le Conseil Constitutionnel a cru devoir en assouplir le régime juridique en se reconnaissant compétent pour donner l’avis sollicité.
b) Relativement à la recevabilité, la question était de savoir si le ministre de la Justice avait qualité pour agir.

Au regard de la Constitution, le ministre de la Justice n’a pas qualité pour saisir le Conseil Constitutionnel. Mais, s’est demandé la haute juridiction, « comment, dans le cadre du régime politique, qui est le nôtre, un ministre, quel qu’il soit, pourrait-il, de son propre chef, entreprendre une telle action à l’insu ou contre la volonté du Président de la République, détenteur exclusif du pouvoir exécutif » ? Aussi, le Conseil Constitutionnel s’est-il cru fondé à « affirmer que la demande d’avis émane du Président de la République » et que, par suite, elle « doit être reçue et traitée comme telle ».

c) En ce qui concerne l’avis proprement parler, le Conseil Constitutionnel ne l’a donné qu’en ayant rappelé l’obligation qu’il a, en sa qualité d’«organe régulateur du fonctionnement des pouvoirs publics », « de fournir du texte de la Constitution l’interprétation, authentique, en cas de difficulté ou lorsque des interprétations divergentes de la part des pouvoirs publics sont susceptibles de se produire, comme le laisse entendre le courrier du ministre. »

Ainsi, en tant qu’« interprète désigné de la Constitution », le Conseil Constitutionnel a restitué, à travers l’avis donné, les trois temps que prévoit la Constitution relativement à la procédure de révision.

c-1- En tout premier lieu, il y a l’initiative ; celle-ci peut être prise par le Président de la République ou les membres de l’Assemblée nationale, agissant, non pas conjointement, mais concurremment sous la forme d’un projet ou d’une proposition de révision ; elle est assortie de limites : d’une part, elle ne peut avoir pour objet ni la forme républicaine du gouvernement ni la laïcité de l’Etat ; d’autre part, l’initiative ne peut intervenir ni être poursuivie lorsqu’il est porté atteinte à l’intégrité du territoire national.

c-2- En deuxième lieu, la prise en compte de l’initiative : celle-ci doit intervenir à la majorité des 2/3 des membres de l’Assemblée nationale effectivement en fonction.

c-3- Enfin, il y a l’adoption, qui relève du peuple, aux termes de l’article 126, alinéa 1er, de la Constitution, qui dispose : « La révision de la Constitution n’est définitive qu’après avoir été approuvée par référendum à la majorité absolue des suffrages exprimés ». Ce principe vaut en toutes circonstances, c’est-à-dire quel que soit l’objet du projet ou de la proposition de révision.

Toutefois l’article 126 de la Constitution apporte un assouplissement en distinguant entre les projets et propositions de révision qui doivent être obligatoirement soumis au peuple et ceux pour lesquels le Président de la République peut soumettre l’adoption du texte à l’Assemblée nationale, décidant à la « majorité des 4/5 des membres de l’Assemblée nationale effectivement en fonction ».

Rentrent dans la première catégorie les projets ou propositions de révision « ayant pour objet l’élection du Président de la République, l’exercice du mandat présidentiel, la vacance de la présidence de la République et la procédure de révision de la présente Constitution » (article 126, alinéa 2, de la Constitution).

Bien évidemment, les projets ou propositions de révision intervenant dans les autres matières sont, eux, susceptibles d’être adoptés par l’Assemblée nationale, sur décision du Président de la République (article 126, alinéa 3, de la Constitution).

Il y a ainsi les dispositions qui peuvent faire l’objet d’une révision soit par la voie référendaire soit par la voie parlementaire ; il y a les dispositions, telles que celles de l’article 35 de la Constitution, qui ne peuvent faire l’objet d’une révision que par la voie référendaire.

Il suit de ce qui précède que la révision de l’article 35 de la Constitution, relatif à l’élection du président de la République, doit, obligatoirement, être soumise au peuple par la voie du référendum, selon l’esprit et la lettre de la Constitution ».